L’AUTOCENSURE
Le Liban a toujours été fondamentalement libéral, tout au long de son Histoire, aux niveaux économique et politique et surtout au niveau de la presse. Ce libéralisme traditionnel et humain a fermement refusé, et refuse toujours, toute tentative totalitaire.
La presse libanaise est libre à l’égard de l’autorité politique et régie par le droit public fondé sur la liberté. Ainsi, les entreprises journalistiques pourraient être individuelles ou collectives. Elles sont, dans les deux cas, soumises à la loi en vigueur.
Comme la presse a pour mission de contribuer à l’élaboration de la volonté du peuple et de refléter l’état de l’opinion, la liberté de la presse, formée de deux éléments essentiels: liberté d’expression et liberté de l’entreprise, est donc considérée comme le fondement de la doctrine politique libanaise et la principale entreprise à consolider la démocratie du pays, fondée sur le pluralisme. De plus, “la pluralité des parties politiques reste fictive et formelle tant qu’elle n’est pas accompagnée d’une pluralité des moyens d’information”, écrit Maurice Duverger.
La presse libanaise choisit l’autocensure, fuyant ainsi la censure officielle, pendant les périodes de fortes crises. Cependant, c’est un moyen peu efficace au Liban et incompatible avec le système démocratique libéral. Par contre, la presse voit, dans l’autocensure un moyen pour la sauvegarde de la liberté sans porter atteinte à la véracité de l’information. Elle reste fidèle, par le biais de l’autocensure, aux valeurs fondamentales indispensables à la survie de la Société et au bon fonctionnement de son activité.
L’autocensure établit une certaine contrebalance entre la loyauté envers la profession de journalisme et celle envers la société; entre le souci de la liberté et celui de la vérité.
La presse libanaise se réfère toujours à un principe moral et politique. Ainsi, opter pour l’autocensure veut dire aussi opter contre l’abus de sa liberté de publier un article pouvant porter préjudice à la société, à son unité et à ses intérêts fondamentaux. Le souci d’autrui est infiniment important au sein d’une société libanaise, complexe et très sensible. Entre la censure et l’autocensure, la presse libanaise opte pour le deuxième dès que possible.
C’est pourquoi le Président de l’Ordre des rédacteurs et Vice-président de l’Union des Journalistes Internationaux, Melhem KARAM, affirme que “l’autocensure est efficace, qu’elle soit appliquée sur l’information écrite, radiodiffusée ou télévisée. Elle suffit, sans aucun doute, à préserver l’information de toute déviation, erreur ou abus, surtout que nous sommes tenus à respecter un système moral”.
L’autocensure est devenue, ainsi, une tradition à laquelle la presse libanaise s’est conformée et a fini, de ce fait, à être une de ses caractéristiques. La particularité de cette autocensure réside dans son trait collectif ou syndical et dans son évolution et développement.
La première expérience, dans ce domaine, eut lieu en octobre 1958, à la suite des évènements qui ont départagé le pays en deux parties antagonistes et dont les répercussions atteignirent la presse.
Les journalistes ont adopté l’autocensure en vue de sauvegarder l’unité nationale sans pour autant porter préjudice à la liberté. Les résultants de cette expérience furent encourageants.
La deuxième expérience eut lieu le 2 janvier 1962 sous la pression du président de l’Ordre de la presse. Le gouvernement renonça, de ce fait, à la proclamation de l’Etat d’urgence et accepta l’établissement d’une autocensure prise en charge par le Conseil du Syndicat. On assista alors à une application du système aussi authentique qu’efficace: Plus de 40 quotidiens et 50 magazines appliquèrent, d’une manière efficace, l’autocensure. Chaque journal éliminait volontairement tout ce qu’exigeait le Conseil de l’Ordre de la presse.
Les journalistes libanais ont su, ainsi et à maintes reprises, sauvegarder leur liberté et collaborer au développement de la démocratie au Liban et à l’évolution morale et matérielle de la presse.
La liberté que la presse libanaise recherchée par le biais de l’autocensure est une liberté éclairée par la raison et l’intérêt national. Cette liberté vise, à long terme, à rapprocher l’intérêt personnel de l’intérêt public.
La presse libanaise est consciente des obligations qui accentuent ses responsabilités en tant que moyen d’information, de culture, d’activité politique et d’orientation; elle n’ignore pas, pour autant, ses défauts et ses erreurs tout en oeuvrant à en prendre conscience et à y remédier. L’autocensure est l’un des plusieurs moyens qu’elle utilise pour parvenir à cette fin et elle continue à fournir cet effort.
En dépit de tout, elle est parvenue à améliorer la conduite de plusieurs journaux en ce qui a trait aux grands problèmes du pays: la loyauté envers le Liban accompagnée d’un acte sincère dans le rapprochement des pays arabes et la sauvegarde de la liberté sans trahir la vérité, anéantir la solidarité des libanais ou porter atteinte à l’union nationale.
L’expérience de l’autocensure a connu une évolution révélatrice: elle s’est transformé, en un demi-siècle, d’une simple initiative personnelle et une entreprise unique au sein de la tradition journalistique libanaise.
Dr. Anis MOUSSALLEM
Traduction:
Nayla MOUZANNAR