LE DRAME LIBANAIS : RESPONSABILITE MOYEN – ORIENTALE ET INTERNATIONALE

Par Joseph KHOREICH
"Tu seras rassasié d’ignominie, non de gloire, "car la violence faite au Liban pèsera sur toi, "et le saccage des animaux te fera trembler, "à cause du sang humain répandu et des violences "faites contre la terre, la cité et la population (Habacuc 2/17).
I – Quelle est la nature de cette guerre qui sévit dans le pays des Cèdres, jadis havre de paix et refuge des persécutés? Est-ce une guerre civile, interne, ou bien une "guerre des autres"?
Après 22 ans de guerre, le Liban peut-il exiger et espérer, avec les pays éprouvés par la violence, à l’aube du 3ème millénaire, que dans l’éthique du "Nouvel Ordre Mondial", le respect de la vie, fondement des Droits de l’Homme et des Nations, priment la violence et les intérêts, dans le jeu politique des Grandes Nations?
Il – Nature de la guerre au Liban
Les souffrances ne cessent de peser sur ce pays, bien que les armes se soient tues sur près de80% de son territoire, car la guerre y a pris de nouvelle formes: la paupérisation, la dépréssion, l’aliénation des droits fondamentaux, notamment les Droits à l’identité, à la souveraineté, à l’expression et aux libertés démocratiques. Ce qui s’est passé au Liban depuis 1975 n’était pas tant une guerre civile locale qu’un "round" d’une 3ème guerre mondiale.
Le problème du Liban se présente surtout comme un problème multidimensionnel, auxquels plusieurs nations, pour des motifs différents, ont participé, tantôt d’une façon visible, tantôt d’une façon occulte, à le rendre de plus en plus complexe et brutal. Selon une théorie cynique de politique internationale (attribuée à M. Henri Keissinger), il y a deux types d'Etats: des états indispensables et des états dont on peut se dispenser. Selon cette logique, le Liban devait faire partie du 2ème type, pour servir de solution au problème palestinien: Problème injuste pour résoudre un autre problème injuste: Ce cycle de violence internationale se poursuit au prix du sang des hommes et des Nations.
Pour préciser davantage la nature de la guerre au Liban, je ne trouve pas mieux que de rappeler les messages de S.S. le Pape Jean-Paul II qui est un des rares Chefs de notre temps qui aient saisi le fond du problème. "Si ce pays (le Liban) venait à disparaître – dit-il- c’est la cause même de la liberté qui subirait un dramatique échec" ou encore: "la disparition du Liban serait sans aucun doute l’un des grands remords du monde" (7/9/1989).
Pour le Chef de l’Eglise Catholique, le Liban est une nécessité: "Le Liban est plus qu’un pays (géographique) – dit-il- C’est un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l’Orient et pour l'Occident" (7/9/89). "Une valeur de civilisation précieuse" pour les raisons suivantes: "Que l’on songe – dit-il- à ce que l’humanité tout entière lui doit depuis la lointaine époque phénicienne, sans oublier la rencontre des religions, le dialogue culturel Orient-Occident et les institutions oecuméniques. La liberté, la compréhension l’hospitalité et l’ouverture d’esprit ont été les valeurs sur lesquelles reposait le Liban d’hier" (lettre du l/5/1984).
C’est ce Liban qu’on a voulu, et qu’on veut toujours détruire, pour régler des problèmes régionaux et justifier les idéologies intégristes, ethniques ou religieuses, opposées à la coexistence communautaire dont le Liban présentait une expérience vivante et un modèle exemplaire.

 

 

III- Le Liban: profil, identité et vocation:

a) Profil sociologique:

Jeune pays de 6000 ans, le Liban est un petit pays de 10.452 Km2, de 3,5 millions d’habitants.
Hospitalier par vocation, y cohabitent 17 confessions historiques dont 6 catholiques, 4 orthodoxes, 1 protestante (un synode de 13 groupes) 1 juive et 5 musulmanes.
A cette mosaïque s’ajoutent près de 300.000 réfugiés palestiniens, 1,4 million de syriens, 100.000 afro-asiatiques, 150.000 nouvellement naturalisés. Aucune statistique n’a été établie depuis 1932 où les chrétiens étaient majoritaires. Le Liban a la plus haute densité démographique parmi les pays de la ligue arabe.
CULTURE – EDUCATION – COMMUNICATION:
15 universités – 150 stations de Radio – 60 stations de télévision
b) Terre biblique:
Le Liban est aussi une "Terre sainte et de sainteté" .1
Faut-il rappeler que c’est du nom de la ville libanaise de Byblos qu’est dérivé le nom du Livre Saint (Bible) et que le Liban est cité près de 100 fois dans l’Ancien Testament.
L’Eglise du Liban est vivante, le taux des vocations religieuses est un des plus élevés. La Hiérarchie joue un rôle important sur le plan social et national. Traditionnellement le Patriarche de l’Eglise maronite est le Chef de la Communauté.
 
c) Le Liban moderne:
Les frontières internationales du Liban furent reconnues au lendemain de la 1ère Guerre Mondiale, dans le cadre d’une réorganisation faite par les alliées, sur l’héritage ottoman. (1920).
Cependant, il faut noter que contrairement à l’environnement géopolitique, le Liban jouissait déjà d’une autonomie interne. Cette particularité n’a jamais été reconnue par le voisin de l’Est, (la Syrie). De même, le futur voisin du Sud (Israël) aspirait, bien avant la création de son Etat, à l’annexion d’une partie du Liban, à cause de ses richesses hydrauliques (rivière Litani).
D’autre part, sortant du mandat français (de 1920-1943) la jeune République fut fondée sur "un pacte national", non écrit, conclu entre les deux principales communautés chrétienne et musulmane. Selon ce pacte les hauts postes de l'Etat sont répartis avec équilibre: le Président de la République est maronite, le Président du Parlement chiite, le Premier ministre sunnite.
Le pacte fut illustré par le slogan: "ni Orient ni Occident", équation qui voulait dire: attachement à l’identité libanaise devant se traduire par un double renoncement: renoncement des musulmans à l’union avec la Syrie, et renoncement des chrétiens au mandat français ainsi qu’à l’appartenance à l’Occident.
En 1948:
Cette équation délicate devait résister au reflux des réfugiés palestiniens, (au nombre de 180.000 en 1948), chassés par le nouvel Etat d'Israël. Ils devaient imiter les réfugiés arméniens (au nombre de 250.000), arrivés au Liban après le génocide (1.5 million de victimes) perpétré par les Ottomans (en 1913-1918).
Malheureusement les hôtes de 1948, manipulés par certains pays arabes, n’ont pas respecté les traditions hospitalières du pays; ce qui va provoquer une tension progressive, à partir de 1967, date de la guerre israëlo-arabe, à 1975, date de l’éclatement brutal de la guerre au Liban.
En 1975:
Les milices palestiniennes ont un effectif de 12.000 hommes armés. Leurs camps, autour de la Capitale, et dans les grandes villes, sont interdits aux forces légales. Ils constituent un Etat à l’intérieur de l’Etat.
Malheureusement dans ce conteste, certains dignitaires religieux musulmans lancent le slogan: "Les Palestiniens sont les soldats de l’Islam", introduisant, par là, une confusion dans la nature de la guerre. Mais les mêmes dignitaires prendront conscience plus tard, de cette grave erreur.
IV – Guerre des autres: phases et responsabilité
Cinq phases marquent le cycle de la violence avec ses multiples aspects et auteurs dans le pays des Cèdres.

 

 

1 – De 1975 à 1976:

C’est "La guerre des deux ans", opposant surtout, les milices Palestiniennes aux partis de la Droite Chrétienne. Dans cette phase la Syrie joua un rôle double, appuyant tantôt les uns, tantôt les autres, pour les affaiblir et rester maître de la situation. Le bilan est lourd: près de 40.000 tués et 300.000 déplacés. La destruction des infrastructures économiques, industrielles et agricoles est considérable.
Cette période connut les massacres les plus horribles, notamment à Damour (ville chrétienne située au Sud de Beyrouth). Elle fut complètement saccagée, avec un bilan de 500 tués et des dizaines de femmes violées.
Pour rétablir la sécurité, l’Etat libanais fait appel à l’aide syrienne, d’abord, puis à celle de la Ligue Arabe. Une force de Paix (F.D.A.) de 25.000 soldats syriens et 5.000 soldats des différents pays arabes, est créée (25 octobre 1976). Il sera mis fin à sa mission, par une décision du Conseil des Ministres Libanais en juillet 1982, puis au sommet arabe de Fès (Maroc) en septembre de la même année, Mais la Syrie n’a jamais reconnu ces décisions.
2 – La phase de 1977 – 1981:
Est particulièrement marquée par l’invasion israélienne du Sud-Liban, et l’établissement d’une zone de sécurité où près de 70.000 chrétiens sont pris entre l’enclume et le marteau.
Le bilan: des milliers de tués, 150.000 déplacés de toutes les communautés. Le Conseil de Sécurité réagit, cette fois, exige, par sa résolution 425, le retrait immédiat des forces israéliennes, et dépêche une force internationale, FINUL, de 6000 casques bleus.
Mais la question qui reste posée, au sujet de l’objectif de cette mission est de savoir si pratiquement elle est pour sauvegarder l’intégrité du territoire ou pour laisser perpétuer une situation complexe dans l’attente d’une solution globale au Proche-Orient?
En avril 1981:
L’installation de missiles de fabrication soviétique dans la zone de la Békaa (Est-Liban) sous contrôle syrien provoqua la réaction militaire et diplomatique d'Israël, et dévoila des accords secrets, "Les lignes rouges", entre les deux pays (Israël et la Syrie).
3 – 1982- 1985:
Cette phase est marquée par une vaste invasion israélienne qui atteint la Capitale Libanaise et s’étend sur près de 40% du territoire libanais. Son objectif est de détruire les structures de la Résistance Palestinienne et d’amener le gouvernement libanais à signer un accord de paix (17 mai 1983). Il faut signaler qu’au cours de cette invasion (juin 1982), les forces syriennes ne furent pas une cible directe: effet des "lignes rouges" et une preuve supplémentaire pour parler d’un complot.
Pour assurer les retraits des Palestiniens, une force multinationale est dépêchée à Beyrouth. Elle sera obligée de se retirer sous les coups d’une nouvelle vague de milices qui sont, cette fois pro-iraniennes, inspirées de la nouvelle révolution islamique (Hizbollah). En octobre 1983 ces milices seront responsables d’un double attentat-suicide simultané, prenant les forces multinationales pour cible, faisant 329 tués dont 241 des marines américaines et 88 parachutistes français. Une guerre contre l’Occident semble être lancée.
Faut – il rappeler que l’aviation militaire française a opéré, à cette date, et en guise de représailles, un raid contre les bases militaires des milices pro-iraniennes, situées, dans la plaine de la Békaa, à proximité des frontières syriennes?
Conséquence du retrait israélien: Outre les dégâts considérables dans les quartiers, les camps palestiniens, les milliers de victimes civiles et militaires tombées sous les bombardements intensifs, les massacres (Sabra-Chatila), l’assassinat du nouveau Président de la République (Béchir Gemayel), et les attentats-suicides, dans les premiers mois de l’invasion israélienne, les conséquences du retrait israélien au cours de l’été de 1983, furent particulièrement tragiques pour les localités et les populations chrétiennes. Plus de l/3 du total de la présence chrétienne au Liban est quasiment rasée: 2000 tués dont plus de 100 enfants âgés de moins de 12 ans, près de 280 églises et couvents complètement ou partiellement détruits, passés au bulldozer, (soit 60% du total des églises détruites dans le pays, au cours de la guerre). 260.000 déplacés; 8000 personnes sont prises en otage et entassées pendant quelques mois à Deir El-Kamar.
Outre l’accord de paix du 17 mai conclu entre le Liban et Israël, plusieurs autres accords échouent, à cause des ingérences politiques régionales et internationales.
4 – 1986 – 1988:
Cette phase connaît diverses vagues de luttes intra-miliciennes, parallèlement à la montée de la vague intégriste réclamant la création d’un Etat Islamique. Cela veut dire le renversement total de l’identité même du pays et de ses traditions. Au cours de ces années, le terrorisme sévit sur la double scène locale et internationale. Il se manifeste dans une série d’attentats, attentats-suicide, enlèvements, voitures piégées, charges explosives, détournements d’avions.
Les cibles préférées sont: le corps diplomatique, les médecins, les journalistes, les professeurs, les prêtres et les religieux, les églises, les centres culturels, les ambassades, les universités, les places publiques.
Il était clair que l’objectif principal de ce terrorisme était de médiatiser au maximum le message politique, de créer au Liban des zones homogènes, en poussant les habitants à l’exode et en détruisant les symboles de la coexistence, ainsi que les symboles de la culture occidentale, en général. La série des enlèvements et les longues tractations qui s’en suivaient disaient long sur la nature du terrorisme institutionnel, commandité par des Etats.
Alors l’Etat libanais, de plus en plus marginalisé et affaibli, est tout entier pris en otage réel, victime des complices régionaux et internationaux.
5- 1989 – 1995:
Cette situation de prison collective, dans laquelle la majorité des libanais se sentait être prise, devait disparaître, après un accord de "réconciliation nationale", conclu à Taëf (Arabie Saoudite) en septembre 1989. Mais malheureusement l’oppression, les erreurs antidémocratiques et les nouvelles aliénations, qui ont accompagné les étapes de ce nouvel accord parrainé par la Syrie, (qui a réussi à ne pas se faire exclure de la scène), l’Arabie Saoudite, la Ligue Arabe et les Etats-Unis, en ont fait l’objet d’une vaste contestation.
Bien que l’accord ait eu le mérite de mettre un terme à quelques aspects de la guerre, il provoqua pourtant une nouvelle série de guerres:
  • "Guerre de Libération" menée par le Chef de l’Armée Libanaise contre l’occupation syrienne.
  • "Guerre Fratricide" entre le Chef de l’Armée Libanaise et le Chef des Forces Libanaises. Sans doute une guerre des plus dévastatrices pour les chrétiens, sur le double plan national et moral. Il s’en suit un état de dépréssion collective qui a poussé un grand nombre à l’émigration, au désintéressement aux affaires de l’Etat. Les élections de 1992 et de 1996 l’ont bien montré.
  • Un fossé est ainsi crée entre l’Etat et le peuple. 6 ans après l’accord de Taëf, les clauses les plus importantes ne sont pas encore appliquées:
  • Le retrait des forces syriennes.
  • Le désarmement de toutes les milices.
  • Le retour des déplacés à leurs régions d’origine.
  • Les élections des maires et des conseils municipaux, en prélude à des élections libres et représentatives de la volonté des citoyens...
  • Depuis 1989, jusqu’à cette date, les conséquences aliénantes de l’accord de Taëf ne cessent de faire l’objet d’une plainte constante de la part de l'Eglise catholique, des organisations des droits de l’homme et de l’opposition politique.
    En effet, créant un fossé qui ne cesse de s’aggraver, entre l'Etat et le peuple, le style de Taëf (take or Break, l’oppression dans ses diverses formes), menace, s’il persiste encore, de détruire les traditions et les valeurs démocratiques, sur lesquelles a été fondée l’expérience exemplaire du modèle libanais.
    V- Signes d’espoir et exigences:
    Le Synode des évêques pour le Liban, lancé par une initiative du Pape Jean-Paul II, sur le thème: "Le Christ est notre espérance, solidaires dans la charité nous témoignons", le processus de paix en vigueur, parrainé par les Etats-Unis, depuis 1992 sont autant des signes d’espoirs pour un renouveau spirituel et moral des catholiques libanais, en prélude à un renouveau national, mais c’est aussi un défi ethiquo-politique international, pour sauver une formule pluriculturelle et communautaire prophétique.
    La sauvegarde de la formule libanaise, est pour le Chef de l’Eglise Catholique: "l’une des tâches les plus urgentes et les plus nobles que le monde d’aujourd’hui se doit d’assumer". (lettre du 7/9/1989).

     

     

    Les conditions prioritaires de l’éthique de la paix:

    Pour que cette tâche soit remplie une exigence est primordiale: respecter les droits, les devoirs et les mécanismes que les dirigeants de la vie internationale ont élaborés. Dans le cas du Liban cette exigence devrait se traduire par:
    1 – L’application des décision internationales et régionales concernant le retrait de toutes les forces non-libanaises, notamment l’application de:
  • La résolution 425 du Conseil de Sécurité demandant àIsraël de "cesser immédiatement son action militaire contre l’intégrité territoriale du Liban et de retirer sans délai ses forces de tout le territoire libanais", et de toutes les autres résolutions de l’ONU concernant la paix au Proche-Orient.
  • L’accord de Taëf (1989) et les décisions du sommet de la Ligue Arabe, à Fès (1982) concernant la présence de l’armée Syrienne au Liban.
  • Ignorer ces exigences, peut-il conduire à la paix’?
    A ces exigences, la communauté internationale, n’est-elle pas tenue à l’égard d’un partenaire à plein droit, et d’un membre fondateur des Nations – Unies et de la Ligue Arabe?
    Faut–il rappeler que l’un des trois principaux rédacteurs de la Déclaration internationale des Droits de l’Homme était de nationalité libanaise (Dr. Charles Malek)?
    Que tous les codes romains ont été composés à l'école de Droit de Beyrouth, que le plus célèbre de ces codes, le code justinien a servi de base à la loi européenne jusqu’à Napoléon?
    Ces apports à l’Humanité ont-ils encore de valeurs aux yeux des dirigeants de la vie internationale et des générations contemporaines?

     

     

    Permettez-moi de conclure par cette prédiction que fit le poète égyptien Nonnos qui étudia le Droit à l'école de Beyrouth, au IVe siècle: "La discorde, dévastatrice des Etats, cessera de compromettre la paix lorsque, Beryte, protectrice des lois, jugera la terre et les mers, fortifiera les villes de l’indestructible boulevard des lois; enfin lorsque cette ville assumera le régime exclusif de toutes les cités du monde" (Cf. les Dionysiaques XLI, 395-398).

    l .* Aux termes des Linéamenta du Synode Spécial pour le Liban, lancé en 1991 par une initiative de S.S. le Pape Jean-Paul II, pour un renouveau moral, spirituel et national des communautés catholiques au Liban.