L’affaire des fouilles archéologiques de Beyrouth constitue, à tous les égards, un cas tout à fait particulier dans l’histoire de l’Archéologie mondiale: qu’il s’agisse de l’étendue du site, de l’enjeu économique, des méthodes pratiques, de la “Théorie” appliquée, actuellement, sur le terrain.
Le centre-ville de Beyrouth s’étend sur plus d’un million six cent mille mètres carrés (1.600.000 m2) susceptibles de dévoiler des richesses archéologiques relevant de plus de sept mille ans d’histoire et de civilisation. On est, donc, tenté de penser qu’il est normal de voir de nombreux conflits entre entrepreneurs et archéologues. Mais la situation, ici, est beaucoup plus grave qu’un simple conflit. Elle ne ressemble, d’ailleurs, à aucune situation.
Conflit sans arbitre
Dans les pays où règne “l’état de droits”, “l’éternel conflit” entre entrepreneurs et archéologues trouve toujours un dénouement acceptable ou un compromis valable. Dans les pires des cas, c’est l’autorité locale ou nationale qui tranche en faisant valoir, en premier lieu, l’intérêt public. A Beyrouth, l’immense centre appartient à une seule société immobilière (SOLIDERE) qui appartient, en grande partie, à de hauts responsables. Autrement dit, l’intérêt public et l’intérêt privé se confondent et l’un ne semble pas pouvoir passer sans l’autre. La troisième partie qui aurait dû, normalement, jouer le rôle d’arbitre entre l’archéologue et l’entrepreneur n’existe pas. L’archéologue se retrouve ainsi en position d’extrême faiblesse face à l’autorité publique et à l’entreprise privée réunie. Cette situation permet, en outre, à la société privée de se considérer intouchable et de trôner, tranquillement, au-dessus des lois. Autant dire qu’avec la création de cette société on a signé, par le fait même, l’arrêté de destruction de tout le patrimoine archéologique et historique de Beyrouth. La suite des évènements ne fera que démontrer la triste réalité.
Mépris du Patrimoine
Ainsi, la Société Solidère a fait établir les plans du nouveau centre-ville comme s’il s’agissait de construire sur un terrain vide. Ces plans ne prévoient aucun risque archéologique et ne présentent aucun rapport avec le patrimoine du pays ou de la ville elle-même riche de plus de sept mille ans d’histoire et de civilisation. En 1993, Solidère qui a créé tout un “Département d’Archéologie” pour se substituer à la Direction Générale des Antiquités (D.G.A.), n’a autorisé les fouilles que dans les parcelles appartenant toujours au secteur public ou prévus, dans ses propres plans, comme “espaces verts”.
Mais sous la pression de l’UNESCO, le boycott des archéologues de l’Université Libanaise – Branche II, la position de nombreux intellectuels et de la presse libanaise, Solidère signe avec le Ministère de la Culture un protocole qui “autorise” la DGA à fouiller le territoire “privé” de la société. On comprendra par la suite que, dans l’esprit des dirigeants de cette société, “faire des fouilles archéologiques” veut dire, tout simplement, nettoyer le centre-ville de tout vestige archéologique et “à condition de ne pas retarder les travaux de reconstruction”.
Etrange théorie!
En
effet, quelques mois plus tard, le 11 septembre 1995, Solidère comme
les équipes archéologiques (plus de huit) d’arrêter
les fouilles et suspend immédiatement leur financement. Une seule
équipe est maintenue sur le terrain, celle d’un archéologue
(?) hollandais qui pratique à Beyrouth une archéologie nouvelle
qui n’existe nulle part ailleurs mais qui arrange merveilleusement Solidère.
Le principe d’approche de cette théorie est que “dans le milieu
urbain, il n’est pas nécessaire de préserver des monuments
archéologiques ou historiques” et que “le rôle de l’archéologue
n’est pas de chercher des monuments pour le tourisme”.
Que reste-t-il, alors, de l’histoire et de la mémoire de Beyrouth?
Les travaux d’infrastructure touchent à leur fin. Plus de trois cent mille mètres carrés sont déjà décapés dont 5% à peine par une douzaine d’équipes libanaises, allemandes, fran-çaises et anglaises et le reste par le seul archéologue (?) Hollandais qui applique la théorie de “l’archéologie par le vide”.
On
peut affirmer, aujourd’hui, que le plan de Solidère a été
exécuté tel quel. Aucun égout ni tunnel n’a été
dévié d’un mètre pour sauver un vestige archéologique
ou un monument historique. Souvent on ne se donnait même pas la peine
d’envoyer un archéologue pour surveiller les bulldozers ou les pelleteuses.
Et pourtant, le sol de Beyrouth s’est avéré d’une richesse
archéologique exceptionnelle.
Les Monuments découverts
1-
Les vestiges d’un village néolithique
2-
Le Tell : le rempart et l’entrée monumentale de la ville du Bronze
Ancien (fin III° mil.), et le rempart du Bronze récent (XIII°s
av. J.-C.), deux tours hellénistiques en demi-cercle, une partie
du château – fort des Croisés…
3-
Un immense quartier phénicien planifié remontant au 6°
et 5° s. av. J.-C.
4-
Les vestiges du port phénicien
5-
Un quartier de l’époque hellénistique
6-
Habitations, canalisations, ateliers de verres soufflés, de poteries.
7-
Le decumanus romain
8-
Les arcades du forum romain
9-
Deux grandes nécropoles, l’une du 6° s. et l’autre de l’époque
romano-byzantine.
10-
Plusieurs dizaines de mosaïques arrachées à la pelleteuse.
11-
Une église, encore entière, décorée de fresques
de grande qualité. Cette église a été arrachée
en deux heures avec interdiction de faire des photos, et une église
byzantine.
12-
Etc…
Les Monuments sauvés
Malgré les recommandations du Comité Scientifique International (C.S.I.) et malgré les propositions et l’insistance des archéologues libanais et étrangers, les responsables n’ont retenu que deux sites à conserver in situ : le Tell phénicien et “le quartier phénicien” ou ce qu’il en reste, puisqu’il a été détruit à 80% “par erreur”. En plus, le décret ministériel laisse aux entrepreneurs le soin de conserver ces vestiges à leur manière. Et l’on sait que, contrairement à la proposition du C.S.I., Solidère va intégrer les remparts de la ville du III° millénaire sous un pont qui rendra impossible la visite du site.
Si la revue Archeologia parle de “l’Archéologie par le vide” à Beyrouth, nous ne pouvons que constater aussi que la catastrophe archéologique et historique y est proportionnelle à l’immensité du site. Or il s’agit du “plus grand chantier archéologique de tous les temps”.
Pourquoi cet acharnement contre le patrimoine et les racines du peuple libanais. Est-ce pour mieux déraciner le peuple ou pouvoir lui coller une identité importée?
L’identité menacée
Il est admis que l’identité d’un peuple se définit par son patrimoine, ses racines ou sa civilisation. Or c’est ce qu’on est en train de détruire à Beyrouth en la nettoyant au bulldozer de ses vestiges archéologiques. Pourquoi cet acharnement contre la mémoire de tout un peuple? L’avidité et la ruée sur l’argent ne peuvent tout justifier. Bien au contraire, la préservation des monuments historiques et vestiges archéologiques importants pourrait rapporter gros et au pays et aux particuliers, par le biais du tourisme qui est de plus en plus axé sur la culture.
La destruction du patrimoine viserait plutôt à démontrer que le peuple libanais n’a pas de racines aussi anciennes. Ce qui permettrait soit de le déraciner soit de lui coller n’importe quelle étiquette selon les circonstances ou les intérêts de tel ou tel régime ou politique. Ce n’est, donc, pas par hasard que les archéologues parlent de “la plus grande catastrophe culturelle du vingtième siècle”.
Dr.
Naji KARAM
Chef
du Département d’Art et d’Archéologie
Université
Libanaise – Branche II