LA GUERRE DU LIBAN (1975-1990)

par Dr Elias KATTAR

Introduction | Les causes lointaines, proches et immediates | Les causes régionales et Internationales.

INTRODUCTION

Le Liban, fut depuis 1975, le théâtre d’une guerre dévastatrice qui a été d’une part, la guerre des autres sur son propre territoire, et d’autre part une véritable guerre entre libanais, pour des raisons religieuses, confessionnelles, politiques, sociales et économiques.
Si les causes d’une guerre sont révélées par les conséquences, la guerre du Liban, est avant tout, une guerre pour saper la Résistance Palestinienne afin d’arriver à la solution qui s’essaime actuellement pour le Moyen-Orient. Une solution qui n’aurait pas pu voir le jour si la Résistance Palestinienne était en pleine effervescence à partir du Liban.
La guerre au Liban est le fruit du problème arabo-israélien, où des acteurs arabes, israéliens, et des grandes puissances mondiales, s’affrontent, soit directement, soit par l’intermédiaire d’éléments libanais (partis politiques, milices, responsables de l’Etat, organes de presses, centres de recherche, mafia, etc...).
Cette guerre est la résultante d’une psychose historique qui retrouve ses racines dans les relations islamo-chrétiennes et Maronito-Druzes, et dans le déséquilibre politique, démographique, social, économique et culturel entre les composants de la société libanaise.
Elle est née d’une divergence capitale qui a divisé les libanais devant: l’identité, la répartition des responsabilités dans l’Etat Libanais, la présence palestinienne au Liban, le nationalisme arabe, et la laïcisation totale.
La présence armée palestinienne a allumé l’étincelle de la guerre. La majorité des chrétiens ne croyant pas à l’efficacité de la guerre de résistance contre Israël, surtout à partir du territoire libanais, trouve devant elle une majorité musulmane exacerbée par ses affiliations arabo-musulmanes, par le rêve de détruire Israël et croyant au changement du statu quo politique libanais par le biais des groupes armés palestiniens.
Le Liban, jadis paradis de l’Orient, se trouve au centre du conflit de cette région, le théâtre de ses guerres, du fait qu’il est devenu le noyau le plus facile à cause des divergences de ses communautés religieuses et du contentieux historique et religieux dans lequel ont vécu ses minorités.
LES CAUSES DES GUERRES DU LIBAN

LES CAUSES LOINTAINES
1- La division confessionnelle
Le confessionnalisme est à la base de la société libanaise. Il est la conséquence du système de "Dhimmi", créé par l’Islam, pour protéger les gens du livre, et au sein duquel, les Chrétiens et les Juifs réglaient leurs status personnels par leurs Chefs religieux.

Cet état juridique, enraciné, consacré et mieux structuré par le statut de "Millet" ottoman qui confère un statut particulier à chaque communauté chrétienne au sein de la Nation musulmane, fut appliqué à chacune des confessions religieuses qui constituent le Liban. Ainsi, à partir de ce système, un partage de fonction fut attribué à chacune des communautés religieuses dans l’exécutif et dans l’administration au Liban. Le Parlement fut image des blocs d’intérêt familiaux, communautaires et régionaux. L’armée dans ce système fut paralysée par les équilibres communautaires.
Cette division confessionnelle, malgré l’équilibre qu’elle instaure parmi les communautés religieuses, a rendu l’Etat Libanais un fromage que se dispute les représentants des confessions religieuses libanaises, a abouti à la désunion nationale, la survie de l’ancienne féodalité libanaise, et à la naissance d’une néo-féodalité politico-religieuse.
2- Refus de la laïcisation par les Musulmans
Le refus de la majorité des Musulmans, de donner une chance à l’application de la laïcisation totale, et la peur des Chrétiens de se voir submerger par le nombre des Musulmans, et la stérilité des penseurs libanais quant à la conception d’un statut personnel, qui n’imite pas les idées de l’Occident, ou rebrousse chemin vers la pureté de l’Islam, a fini par créer une société divisée en dix-sept types de libanais (le nombre des communautés religieuses du Liban), selon l’appartenance à telle ou telle confession religieuse ou ethnico-religieuse, qui a ses propres tribunaux.

3- Les séquelles de l’histoire
Malgré sa tolérance, l’Islam n’a pas pu empêcher ses croyants, surtout depuis l’évincement des Arabes de l’autorité musulmane, de pratiquer une politique d’intolérance vis à vis des Non-Musulmans, surtout depuis l’époque fatimide (Xème s.) Les Croisades ont radicalisé le monde musulman, et ont créé une certaine psychose contradictoire chez les Musulmans et les Chrétiens qui s’est cristallisée de plus en plus dans les siècles ultérieurs: à la perpétuelle méfiance des Musulmans envers les Chrétiens, ceux-ci répondaient par le souvenir des atrocités commises contre eux, et par leur situation politique et sociale qui les rendait des citoyens de 2ème classe.

Cette sensibilité historique, qui s’est dégénérée au XIX’ s. en guerre de religion, a poussé la méfiance et la haine à son paroxysme. Et, comme les peuples de l’Orient, sont des communautés dont quelques unes, surtout musulmanes, sont obligées de tourner leurs yeux, vers le passé, l’idée de venger ce passé, a été un élément de base dans la guerre du Liban. Plusieurs témoignages écrits ou inscrits sur des monuments historiques en fournissent l’exemple.
4 – Les Chemins divergents
L’attachement de la plupart des Chrétiens, surtout les Maronites à l’Indépendance intégrale et à la neutralité du pays, et la tentation de la majorité des Musulmans à la coopération intime, ou même à la fusion dans l’unité arabe, a mis les deux grands partenaires du pays sur deux chemins divergents. La politique de marginalité du Liban dans l’espace arabe entreprise par les Chefs Chrétiens a exacerbé l’esprit de la majorité des Musulmans, comme quelques pays arabes. Ces derniers voyant se déplacer le champ de bataille du conflit arabo-israélien, en direction du Liban depuis 1970, profitent de l’occasion pour trouver le moyen d’intervenir dans le pays.

5 – La fragilité de l’économie libanaise
Malgré l’apparente croissance économique rapide, et le soi-disant miracle économique, l’économie était fragile. Le Liban dépend des pays arabes, qui achètent 75% de ses exportations. Il connaît des inégalités de développement: 4% de la population se partagent 33% du revenu national, Beyrouth et une partie de sa banlieue contraste par sa richesse avec la pauvreté de sa banlieue et de la périphérie, l’inégalité a encore des résonances confessionnelles; par exemple les Chiites pour des raisons propres (taux de natalité très élevé) et pour des raisons dues à l’exercice du pouvoir étaient les plus défavorisés.

6 – Le déséquilibre démographique
La création du Grand-Liban a abouti au retour au Liban historique, des plaines côtières, de la vallée de la Béqaa et du Sud du pays, etc.
La majorité écrasante des Chrétiens (surtout maronite) du petit-Liban (la Moutasarrifiya) fut basculée. Ainsi en 1922, 55% de la population était chrétienne. Ce déséquilibre va dans un taux croissant avec le taux élevé de natalité chez les Musulmans et du phénomène d’émigration chez les Chrétiens.

7- La crise du système politique
Depuis l’indépendance du pays, les gouvernements successifs, n’ont fait que gérer une crise latente, à cause du fondement de l’Etat qui n’a pas pu évoluer vers un Etat moderne, uni, laïque, égalitaire. La féodalité politico-religieuse sévit sur tous les niveaux, et le confessionnalisme barre le chemin aux hommes qualifiés de passer aux responsabilités sous le moyen de l’équilibre confessionnel. Ce n’était pas l’homme qui a le plus de mérite dans sa communauté qui est choisi pour les hautes ou les moyennes responsabilités dans l’Etat, mais celui qui a les faveurs des Chefs politiques et religieux; et dans le choix du Président de la République celui qui se rapproche le plus des Musulmans.

LES CAUSES PROCHES ET IMMEDIATES
1- La présence des étrangers
Sur presque 3 millions libanais en 1970, on compte 60.000 Kurdes, 250.000 Palestiniens et 280.000 Syriens. Ce nombre augmente dans les années qui suivent avec l’arrivée de 400.000 Palestiniens qui ont fui la Jordanie après les combats avec l’armée jordanienne, et l’arrivée en 1975 de 600.000 Syriens, dont la majorité est constituée d’ouvriers.

2- Les forces politiques
La représentation des forces politiques, par des partis, ou des blocs politiques, qui ne sont, à quelques rares exceptions, qu’un rassemblage de clients, à base familiale, locale, communautaire, ayant, pour la plupart, le soutien d’une force occulte étrangère ou arabe ou musulmane, ne contribuait pas à l’évolution du système politique. Les Partis à résonance internationale (socialiste, progressiste, démocrate, etc...) n’ont en fait, aucun lien avec les concepts qu’ils représentent. Ils habillent en pratique des représentations communautaires et adoptent presque tous des tactiques fascistes.

3 – Le déséquilibre
Le facteur prédominant dans la guerre du Liban, est le début du déséquilibre entre les deux grands composants du Liban: Les Chrétiens et les Musulmans. Après une cinquantaine d’années, les chrétiens qui étaient majoritaires et avaient un pouvoir économique, culturel, démographique et par la suite politique se voient concurrencer par les Musulmans dans tous ces domaines.

La balance penche du côté des Musulmans, sur le plan démographique. Les jeunes commencent par former des cadres supérieurs bien éduqués d’une part, et ouverts sur les branches scientifiques d’une autre part. Des capitaux musulmans (banques, sociétés, etc) s’imposent dans le domaine économique.
Ainsi, joignant le pouvoir économico-culturel du nombre, les Musulmans se sentent en malaise, et commencent par réclamer la participation au pouvoir à titre d’égalité avec les Chrétiens, surtout, qu’ils les voyaient mal, à cause de leurs positions de neutralité et de sauvegarde devant les problèmes arabes brûlants: nationalisme arabe, révolution palestinienne, etc...
4 – Faiblesse de l’Etat
La faiblesse de l’Etat Libanais, et son absence devant les problèmes d’actualités, se cachant derrière le principe de l’initiative privée, qui a manipulé tous les moyens; confessionnel, féodal, régional et familial pour son propre survie personnelle, a contribué à faciliter l’éclatement de la crise. Le système politique était donc en crise qui apparaît clairement dans le choix des présidents de la République. C’est très rare, qu’un chef de l’Etat était élu par la simple délibération du Parlement Libanais. Le mot magique vient de l’extérieur: l’une des grandes puissancemondiales, ou d’une instance arabe, ou les deux à la fois. Les présidents seront inféodés de ceux qui les ont choisis.

5 – Rôle de l’éducation
Cette éducation à base confessionnelle et non laïque, a créé plusieurs identités libanaises. Les élèves n’avaient pas les mêmes valeurs nationales et humaines. Les communautés religieuses, et les régions ont connu un déséquilibre sensible sur le plan du niveau de l’enseignement, la vision des problèmes d’actualité n’était pas la même. Nous avons eu au moins deux libanais: le premier qui a fixé les yeux sur le Liban miracle, immortel et unique et le deuxième sur un Liban considéré comme une province arabe, sans qu’elle bénéficie du bien des arabes mais seulement de leurs maux.

6 – Refus de l’application de la laïcité
Le refus des Musulmans d’appliquer la laïcité, pour des raisons qui touchent aux préceptes de l’Islam, et l’incapacité des penseurs libanais de concevoir, une autre formule que la répartition confessionnelle, pour joindre les Libanais entre eux.

La réclamation des musulmans, d’éliminer le confessionnalisme dans la politique et non sur le plan social, n’était qu’un moyen déguisé, pour permettre à la communauté la plus prépondérante démographiquement d’influencer l’ordre politique du pays.
7 – L’infrastructure du pays
La contradiction entre l’infrastructure du pays (système politique et administratif) et le développement de l’économie, a centralisé la richesse dans la capitale et dans une partie de sa banlieue. Un exode rural s’instaure, des bidonvilles poussent, et des ceintures de misères étouffent la capitale, où les bourgeois, les capitalistes (4% de la population), les hauts fonctionnaires enrichis par la fraude, les intellectuels, les journalistes achetés par des régimes étrangers et les Chefs des partis politiques, dont la plupart sont financés par l’extérieur, mènent une vie de luxe, selon le niveau de la richesse de chacune de ces catégories.

8- Les affrontements entre l’armée et les milices palestiniennes
Des affrontements successifs eurent lieu depuis 1969 entre l’armée libanaise, et les milices anti-palestiniennes et chrétiennes d’une part, et les palestiniens et des éléments soi-disant progressistes ou islamo-progressistes d’une autre part, Les Chrétiens et l’armée, pour mettre fin à la présence de l’Etat palestinien à l’intérieur de l’Etat, et les Palestiniens et les Musulmans, pour ouvrir le chemin à la destruction d’Israël et aux réformes qui permettent aux Musulmans d’accéder au pouvoir, se trouvent en face les uns les autres.

Depuis 1973, des camps d’entraînement militaire, ont appris aux jeunes libanais, de toutes les confessions, de tous les partis politiques (excepté quelques-uns comme le parti du Bloc National de Raymond Eddé) l’emploi des armes. Les Libanais divisés surtout en deux Blocs, devant la fonction du Chef de l’Etat, l’identité arabe, la révolution palestinienne, le rôle de l’armée, la participation au pouvoir, l’éducation, le développement, la laïcisation partielle ou totale, furent manipulés pour servir des intérêts régionaux et internationaux, et aplanir le chemin devant la solution du problème palestinien. Une étincelle était suffisante pour que le pays éclate, dans des atrocités qui ne peuvent pas être expliquées seulement par des causes locales.
9 – Le complot contre les Chrétiens
L’ampleur des déplacements de population, dont les Chrétiens étaient les principaux victimes (4 fois les Musulmans) et la synchronisation de ces mouvements attestent la présence d’un complot prémédité contre la présence chrétienne au Liban, ou au moins dans quelques parties du pays.

LES CAUSES REGIONALES ET INTERNATIONALES

La création de l’Etat d'Israël a brisé le cours des événements dans l’Orient qui oeuvrait depuis le XIXème s. pour créer un monde laïc, oeuvrant sur les idées les plus évoluées au monde et aspirant à les concurrencer.
La mise en place de l’Etat israélien a fini par chasser les Palestiniens de chez eux en Palestine. Des vagues de haine, emportent les pays arabes, et la région fut bouleversée: des troubles, des guerres, des coups d’états, des idéologies intégristes (arabes ou musulmanes, ou les deux à la fois) eurent lieu.
Les Palestiniens, comptant sur les pays arabes, pour récupérer leurs droits seront déçus.
Depuis 1948, des milliers d’entre eux se réfugient au Liban. La montée galopante du nationalisme arabe, et les défaites successives des armées arabes, ont poussé les Palestiniens à compter sur eux-mêmes, et à déclarer la résistance ou la révolution pour récupérer leur droits.
Les régimes, dans les pays arabes d’accueil, se trouvent devant une situation dangereuse, qui peut les éroder facilement. N’osant pas affronter la révolution en nette – face, les régimes entreprirent plusieurs tactiques, pour la contenir: des régimes vont l’employer pour régler leurs contentieux avec d’autres régimes, quelques uns tâchent de la contenir, ou l’influencer par des éléments qui leur étaient favorables, d’autres créent tout simplement, leurs propres organisations qui seront autorisées à oeuvrer politiquement à l’intérieur du pays et par tous les moyens à l’extérieur, dans les autres pays arabes, surtout le Liban.
En 1969, 1970, 1973, après la défaite des milices palestiniennes devant l’armée du Royaume Jordanien, un grand nombre de Palestiniens se déplacent avec leurs familles vers le Liban. Le nombre des Palestiniens dépassent 600.000 personnes ou 800.000! Ces palestiniens, révolutionnaires et armés et à grande majorité musulmane, déséquilibrent fortement la formule démographique libanaise: les Chrétiens deviennent minoritaires dans le jeu politique.
Avec l’importation au Liban de toute leur infrastructure politique, militaire, culturelle et publicitaire, les Palestiniens rendent la vie politique en danger.
Les accords, entre l’Etat Libanais et la direction du mouvement palestinien n’aboutissent pas à résoudre les différends entre l’armée et la résistance.
Accordant, depuis l’accord du Caire en 1969, à la résistance une zone frontalière au Liban Sud, pour mener la guérilla" contre Israël, Le Liban, devient un champ de bataille, où Israël réagit en une série d’acte meurtriers (Raid, mesures préventives, attentats) contre les camps palestiniens, les positions de la résistance, et les localités libanaises qui font cause commune avec les Palestiniens.
La division des libanais, devant la position à prendre vis à vis de l’installation des Palestiniens armés, au Liban, sous la permission de l’Etat, a encouragé ces derniers à s’immiscer dans les affaires libanaises, et à mettre leurs potentiels politiques et militaires au service des Musulmans, surtout que les Chefs de ses derniers les ont préféré à l’armée libanaise.
Israël, trouvant devant elle, un Etat libanais faible, où les Palestiniens agissent librement avec l’approbation de la majorité des Musulmans, avec le prétexte que l’Etat se résigne à défendre les camps palestiniens, entreprit un plan à plusieurs volets: d’une part elle avait intérêt à démontrer au monde l’impossibilité de la coexistence entre les religions et les ethnies en Orient, d’autre part elle avait intérêt, dans l’attente, d’une paix éventuelle, de détruire le Liban, qui peut concurrencer son système économique, et encore d’autre part, d’amputer, peut-être, quelques territoires du Sud du Liban et mettre la main sur les sources d’eau.
Le projet révolutionnaire palestinien, qui visait à révolutionner les pays arabes, a menacé l’équilibre du Moyen-Orient, les intérêts économiques, et les sources d’énergie de l’Occident. Ceci a inquiété les Puissances Internationales, Israël et les régimes arabes. En même temps il a avorté l’éventualité d’un règlement pacifique de la crise du Moyen-Orient.
Ainsi, le Liban, fut le théâtre d’un projet satanique qui vise à détruire la résistance palestinienne, par des outils libanais et arabes et par plusieurs procédés à la fois.
Après la destruction de l’infrastructure palestinienne, et que le processus de paix est en cours, et la création du régime d’autodétermination palestinien, on peut imaginer le poids du facteur palestinien dans les guerres du Liban.
La concurrence entre les deux grandes puissances, l’ex-Union Soviétique et les Etats-Unis d’Amérique, sur les régimes politiques, l’économie, les sources d’énergie, les idéologies, a rendu le Liban un des champs de travail privilégiés des services de renseignements.
L’évincement de l’Union Soviétique a permis aux Américains de décider librement du sort du Moyen-Orient. Les prémices de leurs actions étaient l’accord de Taëf au Liban.