SITUATION ET PROBLEMES SOCIO-ECONOMIQUES

Par Dr Michel AOUAD

Habitat et logement | L'emploi et le chômage | Santé et soins médicaux | L'éducation et la scolarisation | Le problème des expulsés | L'émigration

Une société qui a vécu dix-sept années de guerre généralisée et dévastatrice, qui a touché tous les individus, toutes les régions et tous les secteurs, ne peut en sortir indemne sans des conséquences graves et des séquelles profondes. C'est plutôt maintenant, que le pays semble entrer dans une phase de tranquillité relative, que les vrais problèmes à tous les niveaux, et spécialement aux niveaux socio-économiques, vont apparaître dans leurs vraies dimensions.
Aussi étudier tous les problèmes sociaux et leurs conséquences demande des ouvrages entiers; c'est pourquoi nous allons évoquer seulement ceux qui touchent aux droits fondamentaux de la personne humaine, et qui lui assurent une vie digne, juste et équitable. Ces droits qui sont devenus le centre de toute politique sociale et de développement dans toutes les sociétés modernes et démocratiques.
Ainsi allons-nous exposer les graves problèmes sociaux que connaît la société libanaise, et la situation actuelle de la crise sociale.

1- Habitat et logement:

Nous évoquons en premier ce problème du logement, aggravé par les destructions de la guerre, parce qu'il nous semble être le danger le plus gave qui menace l'ordre, la stabilité et la structure même de la société libanaise: celui qui n'a pas un "chez soi" risque de ne pas avoir d'appartenance à sa société.
Les besoins dans le domaine du logement sont énormes. Déjà, avant les destructions causées par la guerre, une étude de I'E.C.W.A., publiée en 1977, évaluait à 355.000 le nombre de logements à pourvoir pour l'an 2000. Une étude récente du Conseil de Développement et de Reconstruction (C.D.R.) évalue à 145.000 les maisons détruites durant la guerre. Les besoins actuels sont, donc, de l'ordre de 500.000 logements, ce qui indique l'immensité des capitaux nécessaires dans ce domaine.
La crise du logement a trois aspects:

C'est à cette situation grave que f ait référence le "Message de l'Assemblée Spéciale pour le Liban du Synode des évêques" quand il déclare:
"Cette pénurie de logements est un grave problème pour la vie familiale et pour les jeunes dont elle retarde le mariage ou le rend plus difficile. Cette situation est une des conséquences de la période de guerre puisque quelque 150.000 logements ont été endommagés ou détruits durant cette période. Elle est aussi le résultat d'une législation inconstante en matière de loyers qui a découragé et finalement supprimé tout marché locatif au Liban...Elle est due enfin à l'absence d'une politique de construction de logements modestes..." (No 44).
2- L'emploi et le chômage:

Les dernières estimations parlent de 10,5% de chômeurs actuels au Liban dont 9,3% de chômeurs au sens strict, c'est-a-dire des personnes qui avaient travaillé et qui sont actuellement sans travail, et 7,2% de jeunes qui cherchent du travail pour la première fois. Ce chiffre, déjà très grand, ne comprend pas ce qu'on appelle le chômage déguisé et le chômage technique. Par contre, les vrais actifs sont estimés a 24% de la population totale, ce qui signifie qu'un travailleur fait vivre 4 personnes au Liban, et cela sans considération du niveau des salaires de ces travailleurs.

Les problèmes importants de l'emploi au Liban sont:
3- Santé et soins médicaux:

En plus de son aspect humain et humanitaire, le problème de la santé présente des répercussions économiques très importantes. En effet, une population dont une bonne partie tombe malade, cas très fréquents au Liban à cause de la prolifération de toute sorte de microbes et de virus dans l'eau potable et l'air respiré... en plus des dépenses énormes qu'elle subit, connaît un grand ralentissement dans sa productivité et sa croissance; car les jours de maladie comptabilisent des jours de non-travail et de non-productivité.

Les problèmes au niveau de la santé sont:
C'est pourquoi le "Message du Synode" invite toutes les catégories concernées a prendre leurs responsabilités (No 47), car on ne peut plus "ignorer la situation tragique des familles lorsque la maladie atteint l'un des leurs. La majorité de nos concitoyens ne sont pas réellement couverts par la Sécurité Sociale et les coûts des soins haussent régulièrement alors que s'effondrent les revenus".

 

 
 
 

4- L'éducation et la scolarisation:
 

Problème trop complexe: entre enseignement public et enseignement privé, enseignement gratuit et enseignement payant, arabisation et bilinguisme... les problèmes sont innombrables. Nous en soulevons deux seulement qui nous semblent très alarmants:
C'est pourquoi nous constatons un développement de la non-scolarisation, et surtout du phénomène de "fuite scolaire", c'est- à -dire que beaucoup d'enfants, en âge scolaire, quittent 1'école en bas âge soit pour travailler, ce qu'ils ne réussissent pas souvent, soit pour augmenter le nombre des enfants dans les rues avec toutes les conséquences sociales qui s'ensuivent, les taux de ces deux phénomènes deviennent de plus en plus importants parmi les jeunes en âge de scolarisation.
5- Le problème des expulsés:

Nous insistons sur ce problème car il touche, de manière directe ou indirecte plus de la moitié de la population. Une étude récente parle de 125.000 ménages, et d'environ 681.000 personnes, qui ont été obligés de changer de lieu de résidence pour des raisons de sécurité entre 1974 et 1987, et qui ne sont plus retournés à leur lieu d'origine. Ce chiffre ne comprend pas le grand nombre de ceux qui ont émigré en dehors du pays, ni celui de ceux qui ont pu retourner chez eux, après avoir vécu plusieurs années en état d'expulsion.

Ce problème n'a connu, jusqu'à maintenant, qu'un début très timide de solution et l'Etat semble dans l'incapacité, surtout financière et économique, d'y faire face dans le proche avenir.
6- L'émigration:

La guerre du Liban a poussé beaucoup de libanais à fuir le pays. Malheureusement nous ne disposons pas de statistiques précises concernant le nombre de ceux qui ont émigré depuis 1975. Pourtant un recoupement de plusieurs estimations permet d'avancer un chiffre assez proche de la réalité et qui varie entre 600.000 et 800.000 personnes, c'est- à -dire environ 25% de la population des libanais.

Cette émigration se particularise par trois caractéristiques:
L'émigration actuelle semble n'avoir que des conséquences néfastes et dangereuses, car elle devient un agent de paupérisation de la société libanaise la privant systématiquement de ses richesses financières et de son potentiel humain, facteurs indispensables pour un relèvement possible et un développement ultérieur.

7- La situation sociale actuelle:

Traditionnellement il y a une absence quasi-totale de ce que l'on pourrait appeler une politique de développement social, et même d'une planification générale. Les rares fois qu'un plan fut établi, il n'eut aucune suite d'exécution. Et si on peut noter certaines améliorations, actuellement, sur le plan de l'économie en général, on ne peut s'empêcher de noter une faillite au niveau de la politique sociale et de la solution des problèmes sociaux.

Le "Rapport Mondial sur le Développement Humain", publié par le P.N.U.D. (Programme des Nations Unies pour le développement), classe le Liban, en 1993, au rang 102 sur 173 pays pour ce qui est de l'Indice de Développement Humain (I.D.H.), alors qu'il est au rang 87 pour le P.N.B., ce qui dénote un très grand retard sur le plan du développement social.
Aussi ce "Rapport" indique-t-il qu'en 1990 le revenu par tète d'habitant par rapport au P.N.B., était d'environ 2300 US dollars, ce qui représente un taux moyennement faible, vu que dans les pays développés le taux de ce revenu commence à partir de 6000 US$. D'ailleurs ce revenu, qui s'est détérioré depuis, n'est qu'une moyenne qui cache un grand déséquilibre dans la distribution des revenus, ce qui mène nécessairement à l'établissement d'une plus grande injustice sociale, et à une division beaucoup plus nette entre catégories et classes sociales. C'est pourquoi il y a un risque réel actuellement de voir disparaître la classe moyenne qui formait la majorité de la population au Liban, disparition qui signifie l'acheminement inéluctable de la société libanaise vers un sous-développement certain.
Le "Message du Synode" se conforme a une telle analyse quand il déclare "l'évolution économique et sociale marque les relations humaines de notre pays d'un caractère de plus en plus mercantile. L'inflation accentue la précarité de la situation économique des nécessiteux. La classe moyenne a vu se réduire considérablement ses possibilités. Un tiers de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. Le chômage s'accroît de jour en jour, poussant les jeunes à l'émigration. Il est de la responsabilité de 1'Etat de mettre en place une législation et un système économique qui ne permettent pas aux riches de devenir de plus en plus riches et aux pauvres de continuer à s'appauvrir" (No 40).
Toute cette situation sociale se traduit par un malaise qui s'est exprimé, durant les dernières années, par une série de grèves et de revendications de la plupart des catégories sociales: ouvriers, employés, enseignants et professeurs universitaires, etc. Un mouvement qui risque de continuer en 1997 vu que l'inflation et les prix ne cessent d'augmenter, bien qu'a un rythme moins rapide que les années passées; et vu que les problèmes urgents, soulevés en haut, restent sans perspective de solution... Or ne pas affronter ces problèmes sociaux et laisser le malaise se généraliser c'est perpétuer la crise de la société libanaise.