MESSAGE
DES PATRIARCHES CATHOLIQUES D'ORIENT
Noel
1994
ENSEMBLE
DEVANT DIEU POUR LE BIEN DE LA PERSONNE ET DE LA SOCIETE
La coexistence
entre musulmans et chrétiens dans le monde arabe
Troisième
Lettre Apostoliques des Patriarches Catholiques d'Orient adressée
à leurs fidèles, En Orient et dans la Diaspora
INTRODUCTION
Vœux
de Noël
1.
A nos frères les évêques, les prêtres, les diacres,
et à nos fils, les religieux, religieuses et laïcs, de tous
nos diocèses, de tous les pays arabes et de la diaspora.
A
vous tous la paix de notre Seigneur et Maître Jésus-Christ.
En lui s'est manifestée la gloire de Dieu dans le mystère
de son Incarnation et par sa naissance Il a annoncé la paix à
tous les hommes: "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix aux
hommes objets de sa complaisance" (Lc 2: 14). Ce cantique des anges, entendu
par les simples bergers, la nuit de la naissance du Seigneur, ne cesse
de retentir dans nos cœurs et dans toutes nos liturgies de Noël.
Une
nouvelle lettre pastorale
2.
Nous nous adressons à vous une nouvelle fois, frères et fils
bien-aimés, nous les Patriarches Catholiques d'Orient, à
l'occasion de Noël, dans une lettre pastorale commune, qui a pour
sujet la coexistence entre chrétiens et musulmans en Orient. Cette
coexistence est voulue par Dieu comme un lieu de rencontre, d'échanges
et de collaboration. Nous avons tracé dans notre lettre précédente
les grandes lignes de la mission du chrétien et de son témoignage
dans le monde arabe. Cette nouvelle lettre, nous la consacrons au bien
de nos fidèles et de nos sociétés, pour une réflexion
plus profonde sur les relations fraternelles qui doivent unir chrétiens
et musulmans. Ce sujet, objet-même de nos longues discussions durant
la 3ème session de notre Conseil tenue à Amman en Mai 1993,
est en effet d'une grande importance, pour nous, nos pays et le monde entier.
Promouvoir
la coexistence
3.
De nombreuses raisons nous invitent à étudier ce sujet. La
principale provient de ce que nos relations avec l'Islam et les Musulmans
constituent un aspect spécifique et fondamental de l'identité
de nos Eglises, dans le cadre de l'Eglise universelle. En effet, notre
coexistence avec les musulmans n'est pas un accident dans notre vie. Elle
est au contraire au centre de notre témoignage évangélique
dans cette région du monde qui nous est chère. C'est pourquoi,
il faut qu'elle reste le centre de notre préoccupation, de notre
réflexion et de notre engagement. Nous rappelons ce que nous avons
déjà dit dans notre précédente lettre: "Notre
dialogue est d'abord un dialogue avec nos frères musulmans. Notre
vie en commun au cours de longs siècles représente une expérience
fondamentale et sans retour. Elle fait partie de la volonté de Dieu
sur nous et sur eux". Nous voudrions donc faire tout notre possible pour
promouvoir cette coexistence, ouvrir de nouveaux horizons et nous engager
dans de nouvelles voies que requièrent les multiples changements
et les défis actuels, sur le plan local et mondial.
Dans
le monde d'aujourd'hui
4.
De plus, le monde aujourd'hui ne cesse de tendre vers la rencontre et la
mondialisation. Ceci implique à la fois des espoirs, de nouvelles
possibilités, des difficultés et des tensions. Vatican II
a dit de ce phénomène: "Parmi les principaux aspects du monde
d'aujourd'hui, il faut compter la multiplication des relations entre les
hommes que les progrès techniques actuels contribuent largement
à développer". Et il ajoute: "Toutefois le dialogue fraternel
des hommes ne trouve pas son achèvement à ce niveau, mais
plus profondément dans la communauté des personnes, et celle-ci
exige le respect réciproque de leur pleine dignité spirituelle".
Les religions jouent sans aucun doute, dans cette étape de l'histoire,
un rôle particulier et efficace, peut-être même déterminant,
en ce qui concerne l'augmentation incessante de ces relations entre les
divers groupements humains. Il n'est pas exagéré de dire
que la coexistence entre les hommes du 3e millénaire de notre histoire
dépendra de la rencontre positive et constructive entre les fidèles
des différentes religions en général et ceux des deux
religions, chrétienne et musulmane, en particulier.
Nous
sommes donc invités, en tant qu'Eglises vivant chaque jour au contact
des musulmans, à jouer un rôle dans ce domaine et à
mettre notre expérience vivante, spécifique et séculaire
au service de toutes les personnes de bonne volonté qui recherchent,
dans le monde d'aujourd'hui, des voies pour une coexistence animée
d'échanges sincères et positifs entre les créatures
de Dieu et sur toute la terre de Dieu.
Solidaires
avec tout homme dans nos sociétés et nos pays
5.
Notre monde arabe vit aujourd'hui une situation de "parturition difficile
au niveau de la civilisation. C'est un monde qui est en recherche de lui-même,
d'une forme pour son existence et d'une place dans le monde d'aujourd'hui.
Cela doit lui permettre d'être un élément positif dans
l'engendrement d'une civilisation mondiale et la consolidation de la stabilité
et de la paix, selon une participation commandée par l'authenticité
de son identité et la singularité de son héritage.
Cette recherche se fraie un chemin à travers de profonds changements
sociaux, géopolitiques, économiques et culturels, et au milieu
de difficultés nombreuses, intérieures et extérieures.
Cela fait que cette parturition difficile comporte des hauts et des bas,
des progrès et des arrêts".
Au
milieu de ces défis et tensions, de ces espoirs et de ces attentes,
nous n'avons pas le droit, nous, chrétiens du monde arabe, d'être
des spectateurs. Nous ne voulons pas non plus parler seulement de nos craintes
et de nos interrogations. Nous voulons, avant tout, affirmer que nous partageons
sincèrement les souffrances de nos pays en ces moments décisifs
et exprimer notre profonde solidarité avec tout homme dans notre
région "assailli de tout côté par les épreuves,
au point qu'il vit toujours à l'enseigne de la souffrance et suit
un interminable chemin de croix". Voilà l'homme avec lequel nous
voulons marcher ensemble, à la recherche d'une voie digne de l'humanité,
afin d'atteindre une coexistence profitable à toute personne humaine
dans notre monde arabe et dans le monde entier.
Le
réveil religieux, ses dangers et ses potentialités
6.
Parmi les échanges culturels historiques actuels, nous remarquons
sur le plan local et mondial, un réveil religieux évident
dans les différentes sociétés humaines. Ce réveil
comporte, d'un côté, des potentialités capables de
ranimer les forces spirituelles, dans un monde souffrant aujourd'hui d'un
vide spirituel mortel qui dépouille la personne humaine de ce qu'elle
a de plus sublime dans son humanité; et de l'autre, il comporte
équivoque et ambiguïté, bien plus encore, des manifestations
de fanatisme et d'agressivité. Cela invite tout le monde à
s'arrêter longuement et à réfléchir attentivement,
adoptant une attitude de sérénité mentale et de tranquillité
spirituelle afin de faire de ce réveil religieux un élément
positif, capable de faire face aux difficultés et aux problèmes
dont souffrent, dans tous les domaines, le monde en général
et le monde arabe en particulier.
Une
attitude religieuse saine pourrait être un élément
positif pour guider notre histoire contemporaine, si la religion retournait
à ses sources pures, loin des tendances sectaires et agressives.
Le retour aux sources ne doit pas devenir fixisme rigide, ni la pratique
religieuse un fanatisme déformant la religion et le croyant. L'instabilité
des situations sociales, politiques, économiques, culturelles et
le déséquilibre dans l'application du droit et de la justice
dans le même peuple, ou parmi les peuples et les Etats, invitent
toutes les forces religieuses et spirituelles à joindre leurs efforts
afin d'assumer leurs responsabilités dans le monde contemporain,
face à ses multiples problèmes.
Cette
lettre pastorale s'insère dans le cadre de divers essais et de multiples
efforts prodigués aujourd'hui en ce sens. La consolidation de la
coexistence contribuera, sans aucun doute, malgré les fautes du
passé ou du présent, à éviter les échecs
et les drames dans nos pays et sociétés. Elle nous rendra
capables de rendre témoignage à une véritable coexistence
tellement désirée par le monde actuel.
Le
sujet de la lettre et sa spiritualité
7.
Nous adressons notre lettre à nos frères, à nos fils
bien-aimés, à tous nos concitoyens et particulièrement
à nos frères musulmans, et à toutes les personnes
de bonne volonté dans le monde. Nous unissons notre voix à
toutes celles qui, dans nos pays et à travers le monde, invitent
sincèrement à une rencontre et à un dialogue constructif
entre les fidèles de toutes les religions. Le titre choisi pour
cette lettre, "Ensemble devant Dieu pour le bien de la personne et de la
société", marque la spiritualité qui accompagne cette
réflexion et l'anime. Nous nous mettons, tout d'abord, devant Dieu
avec révérence, humilité et confiance. Il est le Tout-Puissant,
le Miséricordieux, le Compatissant qui inspire à ses créatures
toute bonne action. Nous l'invoquons en tout ce que nous faisons, et, fortifiés
par sa grâce, nous nous tournons vers toute personne humaine et vers
la société, afin de travailler ensemble à la construction
d'un monde meilleur. Nous sommes convaincus que Dieu se penche sur l'univers
des hommes pour y répandre la vie, l'union et la concorde. L'homme
deviendra ainsi capable de construire la "civilisation de l'amour" qui
glorifie Dieu, et à laquelle toute personne tend aujourd'hui, malgré
les difficultés et les obstacles qui s'y opposent. L'être
humain, en tant que personne ou en tant que communauté, lorsqu'il
se met en présence de Dieu, dont le nom est au-dessus de tout nom,
se transforme, d'homme humilié, impuissant et craintif en un homme
d'espérance et d'action, plein d'ardeur et ouvert dans son intelligence
et son cœur. Nous nous confions à Dieu, nous invoquons Son nom et
nous agissons par la force de Son Esprit.
Nous
espérons que cette lettre sera un sujet de réflexion dans
nos diocèses, entre les communautés religieuses et les fidèles,
et un sujet d'échanges entre eux et leurs concitoyens musulmans,
pour parvenir à une vision commune.
Plan
de la lettre
8.
Nous avons divisé notre lettre en cinq parties. Dans la première
partie nous avons rappelé notre expérience de la coexistence,
dans le passé et le présent. Elle a été une
histoire commune aux musulmans et aux chrétiens, avec des aspects
positifs et négatifs. Nous nous sommes ensuite arrêtés
sur trois questions particulièrement importantes pour nous aujourd'hui,
et exigeant études et analyses, à savoir, la participation
à la vie publique, la famille et l'éducation religieuse.
Dans
la deuxième partie, nous avons vu que l'expérience de notre
coexistence actuelle doit servir de base pour bâtir l'avenir. Nous
avons rappelé ensuite les côtés négatifs dont
il faut nous affranchir, tels le confessionnalisme et l'ignorance mutuelle,
et les côtés positifs qui peuvent aider à bâtir,
tels l'acceptation du pluralisme, et le rôle de différents
facteurs, le discours religieux, la famille, l'école, l'église,
la mosquée, les publications et les moyens de communication.
Dans
la troisième partie, nous avons parlé de questions concernant
la participation à la vie publique, à savoir la citoyenneté,
la religion et la politique, la religion et la violence.
Dans
la quatrième partie, nous avons évoqué les relations
entre musulmans et chrétiens au niveau mondial, leur impact sur
nous et notre rôle en ce domaine.
Dans
la cinquième et dernière partie, nous avons essayé
d'indiquer à nos fidèles des lignes d'action. La coexistence
exige du chrétien de se conformer au commandement de Jésus-Christ
qui est l'amour en tout et à l'égard de tous. Toute position
chrétienne doit se baser sur sa foi. Et, c'est par le don, le dévouement
, le service, et la solidarité spirituelle avec autrui, que le chrétien
peut devenir "le sel et la lumière" dans sa société.
PREMIERE
PARTIE
LA COEXISTENCE,
L'EXPERIENCE DU PASSE ET LES APPELS DU PRESENT
L'appartenance
chrétienne
9.
Frères et sœurs bien-aimés! Les enfants de l'Eglise, en tout
lieu et en tout temps, sont enracinés dans leurs sociétés
et en sont une partie inséparable. C'est pourquoi ils partagent
avec tous leurs concitoyens unis dans le bonheur et le malheur, la même
histoire et le même destin. Il est superflu de dire que cet enracinement
dans une histoire humaine déterminée, avec toutes ses particularités
et circonstances, représente un aspect du mystère de l'Eglise
qui ne contredit pas son universalité et sa totalité. L'Eglise
locale est l'Eglise universelle présente dans les différentes
sociétés humaines, et l'Eglise universelle est pour l'Eglise
locale la garantie de l'unité de la foi, de l'amour, de la mission
et du service. Sans l'Eglise Universelle, l'Eglise locale devient un "figuier
désséché" et sans l'Eglise locale, l'Eglise universelle
devient un concept mental abstrait, alors que le dynamisme de leur relation
permanente, ainsi que la communion entre les Eglises locales, sont une
source de vitalité, de fécondité et de renouveau dans
l'Eglise de Dieu "une, sainte, catholique et apostolique" (Credo).
L'enracinement
historique de nos Eglises dans nos sociétés est aussi un
aspect du mystère de l'Incarnation: "Le Verbe s'est fait chair et
a habité parmi nous " (Jn 1,14). C'est ce que nous avons déjà
affirmé dans notre lettre précédente. De même
que le Christ, Verbe éternel de Dieu, assuma notre nature humaine
et s'incarna dans notre histoire, de même tout chrétien est
appelé à incarner sa foi dans la terre où Dieu l'a
appelé pour vivre, et dans la société humaine où
Dieu l'a voulu. Telle est la base solide qui relie le chrétien à
sa foi et à sa patrie.
L'expérience
du passé
10.
La présence chrétienne, dans la plupart de nos pays arabes,
remonte à la naissance du christianisme. L'histoire témoigne
en effet de l'existence de communautés chrétiennes arabes
dans diverses régions de l'Orient. Avec la venue de l'Islam au VIIe
s., une histoire et une civilisation communes ont commencé unissant
les chrétiens et les musulmans dans l'Orient Arabe. L'expérience
du passé a amené les musulmans et les chrétiens à
fusionner dans le creuset unique de la civilisation arabe, bien que chacun
ait gardé les particularités de son patrimoine. Cet héritage
est la garantie d'un échange culturel qui se poursuit et qui nous
aide à faire face aux nouvelles situations qu'il faut assimiler,
aux potentialités qu'il faut actualiser et aux défis divers
qu'il faut affronter. Tout cela ouvre les portes à un avenir où
cette expérience se développera avec toute sa vitalité
et son authenticité.
Au
niveau culturel
11.
La rencontre islamo-chrétienne s'est manifestée dans le passé
à un double niveau, culturel et populaire. Au niveau culturel, il
y eut collaboration entre les savants musulmans et chrétiens. Ils
travaillèrent côte à côte et jetèrent
les bases d'une civilisation commune, qui fut par la suite, durant de nombreux
siècles, un phare pour l'humanité. Cette collaboration se
poursuivit durant des générations et se manifesta surtout
dans les temps modernes. Ce patrimoine fait notre gloire, car il est l'une
des sources de notre enracinement, de notre originalité et de la
richesse de notre coexistence.
Lorsque
la langue arabe fut adoptée par les communautés chrétiennes
dans notre région, avec ses différentes appartenances ecclésiastiques,
elle devint rapidement et presque partout l'outil de l'expression théologique
ecclésiastique, liturgique et de la vie quotidienne. Elle contribua
ainsi à bâtir des ponts de communication entre ces Eglises
et le nouveau monde qui venait de naître. Elle contribua aussi à
rétablir la communication culturelle entre les différentes
Eglises, après un temps de séparation et d'éloignement.
Le
patrimoine arabe chrétien est la face lumineuse de cette fécondité
culturelle dans les différentes Eglises chrétiennes, à
l'ombre de la civilisation arabe. Il faut dire aussi qu'une grande partie
de cette pensée naquit et se développa en relation avec l'Islam.
Ceci lui donne un caractère particulier et distinctif dans le patrimoine
chrétien général. L'esprit de tolérance qui
domina la civilisation arabe musulmane permit l'établissement d'un
dialogue religieux sérieux entre musulmans et chrétiens,
qui mérite d'être mentionné, bien qu'il fût parfois
marqué par un esprit de polémique stérile.
Au
niveau populaire
12.
Au niveau populaire, les chrétiens et les musulmans se sont intégrés
dans une même société et se sont partagés "le
sel et le pain". Ils étaient ensemble dans les heurs et les malheurs.
Animés par des valeurs communes et unis par des modes de vie propres,
ils développèrent des coutumes et des traditions qui ne cessent
de caractériser notre société jusqu'aujourd'hui et
de lui donner une empreinte spéciale, sans distinction aucune entre
musulmans et chrétiens. Les deux parties développèrent
aussi une sagesse populaire propre, marquée par l'équilibre,
la prudence et la patience, empruntée à leur culture commune.
Grâce à elle, ils purent faire face aux vicissitudes du temps
et aux différends qui pouvaient surgir entre eux.
Aujourd'hui,
face aux questions du présent et dans notre marche tâtonnante
vers l'avenir, il est bon de nous inspirer de cette sagesse populaire originale,
perfectionnée par la collaboration de générations
entières et transmise à nous, afin de faire face aux problèmes
quotidiens, qui se rencontrent naturellement en toute société.
Notre mémoire collective commune est la garantie de la permanence
de notre coexistence.
Ombres
et aspects négatifs
13.
Mais en même temps, nous ne voulons pas fermer les yeux sur les aspects
négatifs de cette expérience. De fait, toute expérience
historique a ses côtés sombres. Le phénomène
mentionné plus haut est un fait historique vivant. Il comporte des
ombres et des lumières. De fait, nous avons connu aussi des moments
difficiles d'endurcissement, de cruauté et d'agression.
Dans
ces moments difficiles, des calculs politiques, des circonstances psychologiques,
sociales et économiques, des tendances au fanatisme, des tempéraments
instables de gouverneurs inconstants, des tendances confessionnelles extrémistes,
des guerres religieuses et d'autres facteurs encore jouèrent un
rôle important. Il est normal que tout cela laisse chez les deux
parties des séquelles psychologiques et sociales, dont il faut tenir
compte, afin d'en faire le diagnostic et de trouver le remède, alors
que nous sommes maintenant au seuil d'une nouvelle période en ce
qui concerne nos relations mutuelles. Celui qui ne se réconcilie
pas avec tout son passé reste incapable de faire face au présent
et à l'avenir d'une façon adéquate.
Les
appels du présent
14.
L'expérience du passé invite à écouter les
appels du présent. Toute expérience historique joue un rôle
efficace dans la vie des peuples dans la mesure où elle conserve
son dynamisme permanent. Sinon elle se fige et devient vestiges auprès
desquels on s'arrête pour chanter les gloires du passé, sans
efficacité aucune dans notre vie. Les changements profonds qui sont
en train de se faire dans notre région nous imposent de pénétrer
dans les profondeurs de notre expérience passée, afin d'en
faire un phare lumineux qui nous guide. Ce qui est vrai pour la vie des
peuples en général, est vrai aussi en ce qui concerne la
coexistence entre musulmans et chrétiens dans le monde arabe. Il
s'agit d'une expérience dont il faut conserver la vitalité,
qu'il faut purifier, approfondir et consolider dans notre être culturel,
afin de la renouveler et de l'adapter aux circonstances nouvelles et qui
ne cessent de changer. La coexistence est sans doute l'une des questions
les plus importantes pour nos pays, car d'elle dépend l'enrichissement
ou la privation de la Patrie de l'énergie de tous ses enfants.
Responsabilité
commune
15.
Nous voulons mentionner ici ce que nous avons dit dans notre lettre précédente
au sujet de notre responsabilité commune en ce domaine, car nous
croyons que cela constitue un point de départ qui met les deux parties
devant leurs responsabilités historiques: "Dans les épreuves
qui assaillent le monde arabe d'aujourd'hui, il se trouve que l'un des
grands problèmes auxquels il fait face est sa relation avec les
diverses catégories nationales, selon la variété de
leurs croyances. C'est le cas principalement des chrétiens qui ont
partagé avec les musulmans "le pain et le sel" durant de longs siècles.
C'est ce qui représente pour tous une responsabilité commune."
Les musulmans portent une grande responsabilité en ce domaine, car
ils sont le plus grand nombre. Ils sont appelés "à tranquilliser
les chrétiens qui vivent avec eux, au sein d'une même patrie.
En Orient, les musulmans ne peuvent entreprendre quelque projet structurel
que ce soit, au plan social ou politique, sans prendre en considération
la communauté chrétienne, de manière à lui
inspirer confiance. Non seulement ses droits religieux doivent être
respectés, mais il faut qu'elle ait le sentiment de représenter
une partie inséparable de la vie de la société, sa
participation à la communauté nationale comportant la plénitude
des droits et des devoirs du commun des citoyens. De leur côté,
les chrétiens portent une responsabilité analogue. Ils sont
appelés à se libérer des complexes sociaux et psychologiques
légués par l'histoire. Ils doivent trouver dans leur foi
de quoi s'affranchir de tout ce qui les empêche de s'accepter et
de rencontrer l'autre. Leur présence devient alors un engagement
positif, sincère et résolu", dans la vie de leurs sociétés.
Questions
actuelles
16.
En réfléchissant sur la situation présente, nous devons
insister sur certaines questions actuelles, qui ont une grande influence
sur la coexistence, son approfondissement et sa consolidation. Nous ne
pouvons les énumérer toutes, car les domaines qui concernent
la coexistence sont vastes, variés et multiples. Nous en mentionnons
quelques-unes à titre d'exemple: la participation à la vie
publique, la famille, l'éducation religieuse et l'ignorance mutuelle
ou les préjugés qui déforment l'image de l'autre.
Nous
souhaitons que ces sujets soient une matière de dialogue et d'échanges
entre les frères, afin de consolider leur rencontre et leur fraternité.
Nous avons le ferme espoir que notre société est capable
de résoudre ses problèmes, dans une atmosphère de
sérénité et de sincérité. Il nous faudra
recourir à la patience, à la compréhension, à
la mansuétude et à la prudence, qualités qui ne sont
pas absentes de notre société, malgré la gravité
des défis auxquels nous sommes confrontés.
La participation
à la vie publique
17.
La première de ces questions est la participation à la vie
publique dans tous les domaines, politique, économique, social,
culturel et autres. La participation à la vie publique est un droit
et un devoir pour tout citoyen. Ceci impose à la société
de fournir les conditions favorables nécessaires qui garantissent
la pratique de ce droit et de ce devoir. Chaque groupement national a le
droit de jouir de la liberté nécessaire pour participer à
la construction de la société, dans tous les domaines de
la vie civique (organismes de l'Etat, institutions publiques et privées,
emplois, intérêts économiques et autres). Aucune personne
ne doit être marginalisée à cause de son appartenance
religieuse ou pour toute autre raison. Les mêmes opportunités
doivent être données à tout citoyen, quel qu'il soit
et quelle que soit sa conviction religieuse: il a droit de cité,
sans aucune limitation ou référence à des sensibilités
confessionnelles .
D'un
autre côté, tout groupement national, quelle que soit son
appartenance religieuse, doit porter tout l'intérêt nécessaire
à l'affaire publique et au service de la société.
Les personnes doivent remplir ce devoir avec abnégation, sincérité
et loyauté, loin des tendances isolationnistes qui privent la société
de la contribution de tous ses enfants.
La
voie à parcourir est encore longue, avant de créer une société
qui offre les mêmes opportunités à tous, sans discrimination
aucune. Il faut cependant continuer à travailler dans ce sens.
La
famille
18.
La deuxième question concerne la famille et tout ce qui s'y rattache,
surtout les mariages mixtes entre chrétiens et musulmans qui causent
des drames dans les familles et dans la société. Il arrive
aussi que certains chrétiens, dépourvus de tout enracinement
religieux, exploitent la protection des lois religieuses musulmanes pour
échapper à leurs devoirs matrimoniaux et familiaux. Les lois
religieuses chrétiennes et musulmanes sont différentes, et
il est difficile de les faire concorder. Toutefois cela ne dispense pas
les responsables de veiller à mettre de l'ordre dans ces affaires,
afin de prévenir tout ce qui peut troubler la tranquillité
au sein de la même société. Il faut remarquer aussi
que ceux qui veulent échapper à leurs devoirs matrimoniaux
en recourant aux lois religieuses musulmanes sont souvent peu concernés
par la religion: ils ne font que l'exploiter pour leurs intérêts
égoïstes.
Il
est important donc de trouver un moyen de dialoguer avec les deux parties,
et de créer une référence qui permette de discuter
chaque cas à part, de sorte qu'aucune partie ne se sente opprimée
ou frustrée. Cette mesure aidera à consolider les fondements
d'une vie familiale saine, surtout en ce temps où cette cellule
fondamentale de la société a commencé à être
rongée par différents facteurs de désintégration,
contraires à nos valeurs orientales authentiques.
Education
religieuse
19.
La troisième question concerne l'éducation religieuse. Dans
la plupart des pays arabes où se trouvent des communautés
chrétiennes anciennes, l'Eglise jouit de la liberté religieuse
pour l'éducation chrétienne de ses fidèles, dans ses
églises et dans ses écoles, là où il lui est
permis d'avoir ses écoles propres, et parfois même dans les
écoles du gouvernement. Cependant, l'élève chrétien
dans les écoles gouvernementales reste pour nous un sujet d'inquiétude.
Car dans nombre de pays, l'éducation religieuse chrétienne
lui est refusée dans ces écoles , alors que l'éducation
religieuse musulmane est assurée à son compagnon musulman.
Et, dans certains pays, cette éducation chrétienne n'est
même pas admise dans l'école privée chrétienne
elle-même.
L'éducation
religieuse, tant pour le chrétien que pour le musulman, renforce
les valeurs spirituelles qui sont à la base de toute société.
Tout citoyen formé selon ses convictions religieuses est une richesse
spirituelle et un crédit pour toute la société. Nous
souhaiterions que s'établisse à ce sujet une collaboration
sincère entre les organismes de l'Etat et les Eglises chrétiennes,
et de même au niveau des intellectuels et des spécialistes
des deux côtés, afin de trouver ensemble une solution convenable
à cette question. On pourrait aussi profiter de l'expérience
de certains pays arabes en ce domaine.
Les
livres scolaires aussi font problème. En effet, ils ne tiennent
pas compte des élèves chrétiens et du pluralisme religieux
et culturel dans la patrie arabe. Ceci cause chez les élèves
chrétiens une perturbation dans leur conviction religieuse. Ils
commencent à hésiter en effet entre le dogme chrétien,
auquel ils croient et qu'ils apprennent dans l'Eglise et dans la famille,
et ce qu'ils doivent assimiler, dès leur jeune âge, à
l'école dans les livres scolaires imposés. Cela crée
chez eux le sentiment d'être étrangers dans leur propre patrie
et parmi leurs compagnons, avec lesquels ils sont appelés à
tracer ensemble les lignes de l'avenir.
Illusions
et Idées préconçues
20.
Les illusions et les idées préconçues sont manifestes
dans les relations entre les divers groupements sociaux, et même
entre les individus. Elles constituent un obstacle majeur pour une collaboration
positive et productive au niveau des individus et des sociétés.
Ces illusions et ces préjugés naissent dans le cœur humain.
Ils le dominent; ils en déterminent les comportements et les réactions,
loin de toute rationalité ou objectivisme, et provoquent ainsi une
perturbation et un déchirement dans le tissu de la vie sociale.
Cela
s'applique aux relations entre musulmans et chrétiens dans nos pays.
Les deux parties héritent, des générations passées,
des illusions et des images qui sont transformées, sans aucune critique,
en préjugés négatifs par rapport à l'autre
et nourrissent une crainte mutuelle non fondée. De même des
disputes individuelles ou d'autres incidents habituels qui n'ont aucun
rapport avec la religion ou la confession reçoivent souvent une
interprétation confessionnelle que rien ne justifie.
Notre
société orientale, il faut le dire, manque souvent de comportement
rationnel et devient une proie facile aux ouï-dire, aux interprétations
et aux réflexes rapides. Et lorsque ces sentiments touchent à
la religion, il est facile de comprendre la destruction et la discorde
qui peuvent en résulter, au niveau des personnes et des communautés.
C'est pourquoi, les responsables des deux parties doivent être attentifs
et vigilants afin de définir, d'analyser et d'endiguer ce phénomène,
par un dialogue régulier qui garantisse la stabilité de la
société et de la patrie.
DEUXIEME
PARTIE
COMMENT BATIR
L'AVENIR
La
coexistence actuelle
21.
La première réalité qui peut servir de point de départ
pour la consolidation des relations entre chrétiens et musulmans
est le fait de leur coexistence actuelle qui subsiste aujourd'hui dans
les pays du Moyen Orient, malgré la perturbation qui y est survenue
à cause de multiples raisons, internes et externes: les guerres
civiles qui prirent un caractère confessionnel, les intérêts
politiques sur le plan local ou régional, une tendance fanatique
religieuse, chez certains groupes, manifestée par des déclarations
ou des actes de violence, et une présentation dépourvue d'objectivité
dans quelques médias, concernant les relations entre chrétiens
et musulmans dans la région. A cela s'ajoutent les multiples problèmes
économiques et existentiels dans nos sociétés, où
l'extrémisme de tout genre trouve amplement sa pâture.
Malgré
tout cela, l'expérience de la coexistence que nous avons eue par
le passé ne cesse de résister à toutes les difficultés.
Il existe toujours beaucoup de points positifs, d'attitudes saines et de
véritables amitiés qui lient des chrétiens et des
musulmans, dans tous les secteurs de la vie civile et religieuse et dans
les différentes classes de la société. Malgré
les différences fondamentales entre les deux religions, tous sont
unis par la foi en un Dieu un et unique, de même que par l'appartenance
à une même patrie et au même destin. Tout cela constitue
un point de départ solide pour fonder et consolider les relations
entre les frères, dans le présent et dans l'avenir.
Quoi
qu'on en dise et malgré certains côtés négatifs
inévitables, nul ne peut nier cette vérité primordiale:
les musulmans et les chrétiens dans les pays arabes appartiennent
à la même patrie et ils y ont le même destin; leurs
sensibilités et leurs réactions y sont les mêmes devant
les défis sur le plan mondial ou local.
Nous
mentionnons ci-dessous certains points qui peuvent fortifier la coexistence
et lui ouvrir de nouveaux horizons.
Hardiesse
spirituelle pour reconnaître la vérité
22.
Le dialogue qui doit servir de base dans toute relation humaine exige avant
tout une hardiesse spirituelle pour regarder la vérité en
face. En ce qui concerne les relations entre musulmans et chrétiens,
il est souvent commode de recourir aux belles paroles et à la déclaration
de principes théoriques, tout en fermant les yeux devant la vérité
des choses. Certains vont jusqu'à dire qu'il vaut mieux ne pas toucher
à de tels sujets trop sensibles, de peur de faire exploser des comportements
négatifs que personne ne pourra par la suite contrôler.
Nous
croyons que ces craintes ne sont pas saines dans une société
qui veut développer une civilisation authentique. Les sociétés
authentiques sont celles qui sont capables de faire face à la réalité,
telle qu'elle est, avec toutes ses manifestations, d'une façon sincère,
positive et objective. Car le but est de corriger et de prévenir
le mal, pour le bien de tous. Ignorer ou faire semblant d'ignorer les côtés
négatifs ne profite à personne. De même, essayer de
cacher ce qui se passe en réalité, et se contenter de belles
paroles, recèle en nous une impuissance ou un manque de courage
à faire face à la réalité, et, peut-être
aussi des inclinations agressives que nous n'osons pas désavouer.
Cette
confrontation nous oblige à distinguer entre les beaux principes
proclamés par le christianisme et l'islam et la pratique réelle
des fidèles des deux religions car la pratique pourrait être
en contradiction avec les principes proclamés.
Cette
confrontation avec la réalité doit se faire avec de bonnes
intentions, dans un esprit d'amour et de sincérité, en vue
du bien commun. Il ne s'agit pas de diffamer, de faire de la polémique
stérile, d'attaquer ou de soupçonner l'autre. En un mot,
il ne s'agit pas de classer notre interlocuteur d'une façon subjective
et injuste. Sinon nous ne faisons qu'élargir l'abîme entre
nous, au lieu de le combler. Il faut nous rappeler aussi que certains aiment
exploiter ces questions avec de mauvaises intentions: c'est pourquoi, il
faut rester vigilants afin de pouvoir avancer à pas sûrs,
parfaitement conscients de toutes les dimensions du problème et
de ses multiples sensibilités. Nous invitons tous nos fidèles
à prendre garde à ceux qui trouvent leur intérêt
à mettre la société dans des situations inextricables,
et qui seront eux les gagnants et nous tous les perdants. La vérité
dans la charité est la voie qui nous guide avec sûreté.
La vérité libère et l'amour unit les cœurs: "Vous
connaîtrez la vérité et la vérité vous
libérera" (Jn 8,32).
Le
confessionnalisme
23.
Nous nous trompons si nous faisons semblant d'ignorer que le confessionnalisme
se trouve au fond de toute âme humaine. Il est aussi dans le cœur
de chacun de nous, musulmans ou chrétiens, d'une façon consciente
ou inconsciente, manifeste ou voilée. Pour les causes les plus futiles,
il peut faire surface: il suffit que deux se disputent pour n'importe quelle
raison, et que l'un soit chrétien et l'autre musulman, pour que
la querelle individuelle devienne, grâce à une parole inconsidérée
ou insensée, une querelle confessionnelle et dégénère
en trouble général. Il est vraiment regrettable que de tels
incidents éveillent dans des communautés entières
des sentiments négatifs et déclenchent un fanatisme religieux
aveugle, qui arrête le fonctionnement de la raison et s'oppse à
toute valeur spirituelle et religieuse.
Quant
à ceux qui ont adopté le fanatisme comme méthode d'action,
et ceux-là se trouvent partout, nous voudrions que toute la société
sache leur opposer une résistance qui bloque tout fanatisme ou extrémisme.
Toutes les institutions sociales et religieuses doivent collaborer pour
extirper ce phénomène, par un plan éducatif général
et une action constante animée d'un esprit d'amitié et de
conseil bienveillant.
Affranchissement
de l'ignorance et des préjugés
24.
Le proverbe dit : "l'homme est ennemi de ce qu'il ignore". Ceci s'applique
en une large mesure à la coexistence entre musulmans et chrétiens.
Souvent chacune des deux parties ignore l'autre tel qu'il est, quels sont
ses sentiments et ses désirs. C'est pourquoi chacun se fait de l'autre
une image à partir de ses propres craintes, de ses suspicions et
du besoin de se défendre. L'image ainsi tracée est chargée
d'agressivité, au lieu de présenter un partenaire avec lequel
on peut construire ensemble.
C'est
pourquoi nous disons au chrétien: libère-toi des illusions
et de l'ignorance et efforce-toi de comprendre ce qu'est l'islam et qui
est le musulman. Ne t'arrête pas à des clichés colportés
ou à des informations superficielles qui déforment la vérité.
Cherche ce qui est positif et qui peut aider à la collaboration.
Au musulman nous disons de même: libère-toi des illusions
et des préjugés. Efforce-toi de connaître ce qu'est
le christianisme et qui est le chrétien. Ne te contente pas d'idées
superficielles et déformantes; essaie de voir la réalité
vécue au jour le jour, afin de connaître ce qui se passe et
afin de pouvoir prévenir les heurts et répandre la tranquillité
dans toute la société. Et, au chrétien et au musulman
ensemble nous disons: Vous n'êtes pas des ennemis l'un pour l'autre;
aucun de vous ne constitue une menace pour l'autre dans son existence ou
un obstacle pour sa croissance. Au contraire, l'autre est le frère,
l'ami, le voisin et le partenaire: par sa richesse tu t'enrichis et à
mesure qu'il croîtra tu pourras croître.
Tout
cela requiert un dialogue permanent et une rencontre personnelle, directe
et fraternelle, qui permette aux deux parties de se reconnaître l'une
l'autre, loin des catégories toutes faites et des idées préconçues.
Notre culture arabe est une culture du "visage". Le visage ne peut être
vu que dans la rencontre amicale, le vrai dialogue et la conversation directe.
C'est alors seulement que tomberont les barrières psychologiques
et sociales qui empêchent la connaissance et la reconnaissance de
l'autre. Il faut que chacun connaisse l'autre tel qu'il est, tel qu'il
se comprend lui-même et tel qu'il désire être compris.
Pluralisme
et diversité
25.
Par conséquent pour pouvoir vivre ensemble, il faut se connaître,
se reconnaître et accepter l'autre tel qu'il est, dans sa différence.
Un grand nombre de problèmes viennent du refus que nous opposons
à celui qui est différent de nous, parce que nous le regardons
comme un danger ou une menace pour nous, ou même une négation
de notre existence. Voilà ce qui fait de la diversité et
du pluralisme, dans la religion ou dans le style de la vie, une source
de disputes et d'hostilité, au lieu d'être une source d'enrichissement
mutuel pour les personnes et les sociétés.
Le
chrétien ne peut pas s'attendre à ce que le musulman ne soit
pas musulman, ni le musulman s'attendre à ce que le chrétien
ne soit pas chrétien. Le chrétien doit respecter son frère
musulman dans son islam, et le musulman doit respecter son frère
chrétien dans son christianisme. Lorsque nous acceptons l'autre
de cette façon, alors nous pouvons dire que la voie de la compréhension
mutuelle et de l'amour est ouverte. L'amour à son tour ouvre la
porte à la collaboration et au partage. La reconnaisance, l'acceptation
mutuelle, l'amour et la collaboration ne veulent pas dire que l'on doit
sacrifier quoi que ce soit de son identité propre ou de ce qui nous
différencie. Au contraire cela suppose une profondeur dans la foi
et une confiance en soi qui permettent de traiter avec l'autre loin de
tout complexe d'infériorité ou de supériorité.
Le
croyant doit donc être assez fort dans sa foi, il doit avoir conscience
de sa propre identité, de sorte qu'il n'ait pas peur de connaître
son frère différent de lui et ne refuse pas de s'enrichir
de tout ce qu'il a comme valeurs et richesse.
Notre
société arabe se caractérise par la diversité
et par un large pluralisme en plusieurs domaines, dont le domaine religieux.
Elle a place pour tous. Le pluralisme n'est pas contraire à l'unité,
à la concorde et à l'harmonie de la société.
Il est plutôt une richesse et fait profiter la patrie, qui est commune
à tous, de l'originalité, de la contribution et de la créativité
de tous les groupes. Il est donc nécessaire de donner à cette
diversité l'occasion de s'exprimer et de se développer sans
entraves, dans le cadre du bien commun de la patrie. Tout projet national
qui n'en tient pas compte ou se montre impuissant à traiter avec
ce fait d'une façon positive est voué à l'échec.
Le
discours religieux
26.
Le discours religieux a ses lois et ses règles. En soi, il invite
à la foi en Dieu et à l'amour de tous les êtres humains
qui sont les créatures de Dieu, quelle que soit leur religion. Si
par contre, il se transforme en polémique et se met à déformer
la vérité, il ne peut que causer du mal à toutes les
parties. Car la polémique est facilement accueillie au niveau du
peuple, musulman ou chrétien, et devient spontanément fanatisme
aveugle, contraire à toute coexistence. Malheureusement, quelques-uns
croient que la sauvegarde de leur foi consiste à déformer
la conviction de l'autre et à l'attaquer. Ce n'est là qu'une
attitude superficielle et qui a en outre pour résultat de donner
de l'autre une image ennemie. Elle crée ainsi en soi-même
et chez les autres le rejet et l'hostilité. C'est là tout
simplement l'élaboration de conditions psychologiques qui incitent
à la liquidation morale ou physique de l'autre.
C'est
pourquoi, les deux parties doivent réviser leur discours religieux,
afin de l'éloigner de toute polémique stérile. Car
la polémique ne peut pas amener à des convictions; elle ne
fait qu'irriter les relations au niveau des personnes et des communautés.
C'est pourquoi nous appelons les penseurs et les théologiens chrétiens
dans le monde arabe à développer une nouvelle vision qui
fait justice à l'islam, mais sans fausse complaisance. Nous demandons
aux institutions scientifiques chrétiennes d'introduire l'étude
de l'islam dans leurs programmes académiques en collaboration avec
des professeurs compétents. Nous demandons aux savants musulmans
et aux institutions scientifiques musulmanes de faire le même effort
en ce qui concerne l'étude du christianisme. C'est cette étude
objective et sincère qui pourra amener à une connaissance
mutuelle véritable. Les murs de séparation tomberont alors,
et une nouvelle atmosphère permettra la communication, la collaboration
et la poursuite du but commun.
Rôle
de l'éducation: la famille
27.
Tous les responsables de l'éducation ont un rôle fondamental
en ce domaine. Ils peuvent contribuer efficacement à effacer les
images mutuellement réfléchies à travers des miroirs
déformants. Tout projet national qui n'est pas transformé
en un projet éducatif reste un pur souhait, loin de toute application
concrète. Car ce sont les diverses références éducatives
qui forment la personnalité humaine. En elles prennent racine les
valeurs que la société veut inculquer à ses membres.
Nous mentionnons ci-dessous quelques-unes de ces références.
La première est la famille.
La
famille est le premier canal de communication entre la société
et les individus. Elle est l'intermédiaire culturel entre les deux.
Partie intégrante de la société, la famille y puise
les valeurs et les concepts positif et négatifs, les transmet à
ses enfants qui les reçoivent sans discussion, et trouvent en eux
la voie par laquelle ils s'intègrent à la société.
C'est
pour cela que nous devons nous interroger au sujet des manifestations possibles
du confessionnalisme au-dedans de nos familles, chrétiennes ou musulmanes,
dans les paroles, les actions, les réactions et dans les comportements
divers. Qu'est-ce qui parvient aux oreilles de l'enfant, dans sa famille,
au sujet de "l'autre partie" ? Quelles réactions enregistre spontanément
son âme encore tendre? Quels types de comportement observe-t-il lorsqu'il
prend part aux réunions des adultes ? Il faudrait mener une enquête
commune, afin de pouvoir répondre à ces questions, en vue
d'aider les responsables de l'éducation à trouver les moyens
nécessaires pour développer un type de coexistence véritable,
à partir de la famille, chrétienne ou musulmane.
L'école
28.
Les élèves chrétiens et musulmans vivent côte
à côte sur les bancs de l'école, gouvernementale ou
privée. Ce fait permet en soi l'échange, la connaissance
et la découverte mutuelle. Mais jusqu'à quel point peut-on
dire que la coexistence fait partie intégrante du projet éducatif
et devient réalité tangible dans les programmes scolaires?
Le patrimoine de coexistence dont nous nous glorifions reste dans le cadre
des purs souhaits et des déclarations rhétoriques s'il n'est
pas incarné dans une vision claire inculquée aux élèves
alors qu'ils sont encore sur les bancs de l'école, et cela dans
les manuels, dans les initiatives éducatives scolaires et parascolaires,
de même que dans la formation de nos enseignants et enseignantes.
Il
est superflu de dire que l'éducation religieuse joue un rôle
décisif en ce domaine. C'est par elle que les concepts et les comportements
religieux sont communiqués aux élèves. Les questions
à propos de "l'autre" religion sont inévitablement posées,
au cours de cette formation, par le programme lui-même ou par les
élèves eux-mêmes. Il revient alors à l'éducateur
d'orienter ses disciples dans le bon sens et de les former au respect de
la vérité à laquelle ils croient comme au respect
de l'autre dans sa religion et sa foi. Quelle formation reçoit l'élève
chrétien au sujet des musulmans et de l'islam dans les classes de
religion ? Et quelle formation reçoit l'élève musulman
sur les chrétiens et le christianisme? Une collaboration, menée
avec prudence et sagesse par les deux parties, entre les enseignants de
l'éducation religieuse, est plus que convenable, en vue d'une connaissance
fraternelle mutuelle entre eux comme entre les élèves. Nul
ne doit se démettre de son identité ou de son authenticité
en faveur de l'autre. Ce qui est requis est le respect mutuel.
La
mosquée et l'église
29.
La religion joue un rôle essentiel dans la formation de la personnalité
humaine, dans cette région du monde, d'où l'influence des
chaires religieuses sur les comportements et les attitudes de la société.
La mosquée et l'église sont parmi ces chaires les plus importantes.
Nous connaissons tous, en effet, l'influence de la mosquée sur la
société musulmane et celle de l'église sur la société
chrétienne. De là partent les directives religieuses et sociales,
accueillies par le peuple avec attention et passion. De là peuvent
partir les appels à la discorde contraires à l'essence de
la religion, ou des voix qui invitent à l'amour, à la tolérance
ou à la fraternité, proclamés par toutes les religions.
Nous souhaitons et nous voulons que chacun puisse entendre, au sujet de
l'autre, dans la mosquée et dans l'église, des paroles qui
suscitent dans les cœurs confiance et tranquillité.
Publications
et moyens de communication
30.
Ce sont les moyens de communication qui créent l'opinion publique,
la façonnent et la dirigent; leur rôle va toujours croissant.
C'est pourquoi, ceux qui dirigent nos moyens de communication, écrits
ou audio-visuels, doivent, eux aussi, assumer leurs responsabilités
afin de contribuer à la création d'une opinion publique dirigée
par la raison et la tolérance mutuelle et qui condamne et neutralise
le fanatisme et les fanatiques.
Nous
attirons ici l'attention sur le mal que peuvent causer certaines publications
qui présentent une image déformée du christianisme
(sur le dogme, la discipline de l'Eglise, la vie chrétienne, l'histoire
etc...). Les chrétiens sont troublés face à ces publications,
comme face à certains programmes dans les divers moyens de communication
qui attaquent injustement le christianisme. Et, dans la plupart des cas,
il n'est pas possible de rectifier ce qui a été dit ou de
donner une réponse objective et fraternelle. Tout cela produit un
impact négatif sur l'atmosphère générale et
sur les jeunes chrétiens créant dans les âmes amertume
et frustration.
Mais
avec cela, nous nous devons de mentionner aussi les publications musulmanes
qui présentent le christianisme d'une façon positive. Celles-ci
peuvent servir de base à un dialogue utile et fécond.
Nous
relevons aussi certaines publications chrétiennes au sujet de l'islam
et des musulmans, à caractère subjectif et polémique
stérile. Un fait que nous condamnons franchement, car il ne peut
que susciter le fanatisme et l'hostilité. Par contre, il faut rappeler
aussi que certains penseurs chrétiens arabes ont publié des
études objectives et dignes d'admiration au sujet de l'islam et
de la civilisation musulmane. Des publications communes, par des penseurs
chrétiens et musulmans, seraient un moyen efficace pour consolider
la coexistence.
TROISIEME
PARTIE
ENSEMBLE POUR
UNE SOCIETE EGALITAIRE
Une
réflexion approfondie
31.
Partout dans le monde arabe, et dans des circonstances propres à
chaque pays, une réflexion approfondie et une vaste discussion ont
lieu, aujourd'hui, à propos du meilleur modèle de système
social souhaité. Cette réflexion se fait certes dans les
situations politiques, sociales et culturelles que nous avons héritées
du passé, avec tout ce qu'elles comportent de valeurs négatives,
telles l'exploitation, le sous-développement, la corruption et les
formes d'oppression intérieures et extérieures. La recherche
et la discussion deviennent de jour en jour plus pressantes et plus aiguës.
Elles arrivent parfois à la violence morale ou physique. Cette recherche
ne s'est pas arrêtée aux cercles des penseurs et de la classe
cultivée, elle a atteint la base populaire, à qui sont présentés
des modèles de vie, nombreux et différents, et même
opposés et en lutte entre eux.
De
là les luttes intestines et les violences qui ont lieu aujourd'hui
dans certains pays arabes. Ces situations nous font souffrir, car les victimes
quelles qu'elles soient et partout où elles sont dans la grande
patrie arabe, sont nos frères et sœurs. De telles actions ne peuvent
mener qu'à plus d'obstination et d'extrémisme. Elles causent
en outre la dissolution de la société, arrêtent tout
progrès et entravent les voies d'une réflexion sereine et
la collaboration de tous, requise pour trouver les solutions convenables
aux problèmes dont souffrent nos pays.
Avec
l'expression de notre profonde solidarité auprès de nos peuples,
dans les défis, les difficultés et les épreuves, nous
voulons, autant que nous le pouvons, apporter notre humble contribution
en ce domaine. Nous savons parfaitement que les problèmes posés
sont délicats et complexes. Nous voulons écouter, dialoguer,
éviter toute précipitation et collaborer avec tous sans exception
aucune, afin d'aboutir ensemble à une formule acceptable qui permette
à nos sociétés de sortir de l'impasse historique où
elles se trouvent, en ce temps difficile et délicat. Notre message
pour tous est de suivre la voie de la raison et de la foi et non celle
de la contrainte par le recours aux armes ou à la violence.
Nous
voudrions maintenant réfléchir sur certaines questions de
base qui concernent notre coexistence et la construction de l'avenir dans
nos sociétés et nos pays.
La
citoyenneté
32.
La citoyenneté consiste dans l'enracinement à la terre et
au peuple, dans la vraie loyauté envers la patrie et dans l'engagement
au service du bien commun. Elle suppose l'égalité parfaite
entre les citoyens dans les droits et les devoirs, sans aucune distinction
fondée sur des convictions religieuses, politiques, de couleur,
de race ou de sexe. Car personne n'est meilleur que l'autre sinon par sa
loyauté et par le service rendu à la patrie. Tous doivent
pouvoir participer au projet national, et les responsables doivent pouvoir
garantir les mêmes opportunités de participation à
tous, loin de toute considération contraire à l'intérêt
de la patrie.
La
foi et les valeurs religieuses et spirituelles ont un rôle important
pour élever l'homme à un niveau sublime dans la citoyenneté.
En effet, les valeurs proclamées par toutes les religions rendent
gloire au Dieu Créateur et s'intègrent dans le tissu de la
vie politique et sociale. Elles aident aussi à purifier le concept
de citoyenneté de toute passion, égoïsme, arrivisme
et corruption. Elles font naître une appartenance véritable
qui œuvre pour le bien commun et l'intérêt réel de
la patrie. Les concepts d'enracinement, de loyauté, d'égalité
et de participation, sur lesquels se fonde la citoyenneté authentique,
trouvent dans une pratique quotidienne de la foi un appui et une garantie.
Les croyants fidèles aux valeurs religieuses peuvent être
la conscience de la nation. Ils peuvent élever très haut
la voix pour condamner toute manifestation de corruption politique ou sociale,
en consolidant des valeurs qui fondent toute société authentique.
Participation
libre et responsable
33.
La vie publique ne peut pas être le monopole d'une personne, d'un
groupe, d'un parti, d'une tribu ou d'une classe. Il faut que tous aient
la possibilité de participer d'une façon ou d'une autre à
la prise de décisions qui concernent la vie de la nation. Tout système
politique ou social a le devoir de garantir ce droit à tout citoyen
et de lui permettre de le pratiquer de façon libre et responsable,
devant Dieu, devant sa conscience et devant la société. Cela
dépend de la qualité des rapports qui structurent la société,
et qui doivent être caractérisés par le respect de
l'opinion d'autrui, par la garantie de la liberté d'expression et
de la possibilité de développer sa vie personnelle et communautaire,
sans pression d'aucune sorte, dans le cadre de lois claires et justes.
Le nombre, petit ou grand, ne devrait pas être un critère.
Les droits et les devoirs, en effet, ne sont pas élargis ou limités
en proportion du nombre; ils sont plutôt fondés sur la nature
humaine et sur la dignité donnée par Dieu à tout être
humain. C'est pourquoi la loi doit assurer l'égalité de tous
et doit protéger tout le monde, quelle que soit la religion ou le
nombre.
Cette
méthode de la participation libre et responsable est sujette à
beaucoup de confusion dans nos sociétés arabes, souvent dominées
par l'esprit partisan de la tribu, de la famille, du groupe, ou du parti
dominant, sans mentionner la corruption multiforme causée par de
telles situations. C'est pourquoi une réforme rapide s'impose, avant
que les choses n'empirent et que la situation ne devienne irrémédiable.
De même la citoyenneté, prise dans son sens authentique, a
besoin d'une action éducative claire et intensive, de la part de
la famille d'abord, puis des autres responsables de l'éducation.
Il faut former un citoyen libre, responsable et conscient, capable de participer
à la vie publique de la façon requise, et capable de mettre
l'intérêt public avant ses intérêts propres,
individuels ou de groupe. Sans doute, nous sommes encore loin du but, et
nos sociétés arabes ont encore beaucoup à faire en
ce sens.
Religion
et Politique
34.
Le rapport entre religion et politique est une question complexe, très
discutée aujourd'hui dans les sociétés humaines, du
point de vue théorique ou à partir d'expériences passées.
Dans nos sociétés, elle est parfois soumise à une
lutte amère, où se trouvent confrontés différents
courants et types religieux, laïcs ou autres. Nous souhaitons que
cette lutte devienne un dialogue sérieux, calme et fécond
auquel toutes les parties concernées devraient participer. En effet,
chaque partie a quelque chose à dire, comme elle a besoin aussi
d'écouter les suggestions des autres. Ce dialogue pourra contribuer
à trouver le modèle de système politique ou social
qui rende gloire à Dieu, serve l'homme et construise la société.
Dans
notre monde arabe, la religion joue un rôle décisif dans la
vie des individus et des communautés. La foi aux valeurs religieuses
et spirituelles est une partie intégrante de la structure interne
de l'être en notre région. C'est pourquoi, un projet national,
qui se veut cohérent pour tous les citoyens, ne peut ignorer cette
réalité. Personne ne peut écarter la religion de la
vie publique ou la limiter aux liturgies et aux dévotions; car la
religion est dogme et vie qui intéresse toute l'existence humaine,
privée et publique, individuelle et sociale.
Mais
l'histoire des diverses sociétés humaines nous enseigne aussi
que de la confusion entre religion et politique résulte, tôt
ou tard, un mal profond pour les deux à la fois. En effet, quand
la religion se transforme en idéologie politique elle s'écarte
de son but essentiel et devient un instrument pour parvenir à l'autorité,
et parfois un instrument pour mâter et dominer. Quand la politique,
de son côté, se transforme en idéologie religieuse,
elle exploite la religion et s'en sert comme moyen pour affirmer ses intérêts
propres. Dans les deux cas, la politique se trouve corrompue et le vrai
sens de la religion déformé. L'histoire est témoin
de cette corruption et de cette déformation.
Quand
on veut lier religion et politique, beaucoup de questions urgentes se posent
: Comment la religion peut-elle avoir une influence véritable dans
la vie publique, tout en gardant sa propre indépendance et celle
de la politique? Comment distinguer entre les institutions politiques et
religieuses, sans cependant les séparer, de sorte que la religion
ne soit pas soumise à la politique, et que la politique ne manipule
pas la religion ? Comment la religion peut-elle rester un facteur d'union
et de rapprochement entre les divers groupes de la société,
sans discrimination, marginalisation ou acception de personnes?
Les
questions posées sont nombreuses et le sujet est très délicat.
La discussion et le dialogue à ce sujet devraient se poursuivre
entre les différents courants afin d'arriver à une formule
qui inspire confiance à tous, et dans laquelle tous les groupes
politiques voient, malgré leurs différences, une formule
qui ne s'oppose pas à leur existence, à leurs droits et devoirs.
Nous n'avons pas la possibilité de répondre, dans cette lettre,
à ces questions posées à notre société.
Les suggestions et les solutions ne peuvent provenir que d'un dialogue
régulier dans tous les pays arabes et, dans chaque pays, selon sa
particularité et spécificité. Les hommes de politique,
de religion et les intellectuels devraient assumer la responsabilité
de ce dialogue. De notre côté, nous encourageons et nous sommes
prêts à coopérer avec toute intitiative en ce domaine.
Interrogations
35.
A considérer cette question du point de vue de la coexistence, nous
nous trouvons devant le défi suivant: comment garantir l'égalité
entre les chrétiens et les musulmans qui vivent dans un même
pays arabe ? Nous nous trouvons en effet aujourd'hui à un carrefour
et nous sommes toujours confrontés à la même question:
comment garder l'unité entre l'esprit musulman et l'esprit chrétien
dans la formation de la personnalité arabe, dans chaque pays arabe
où coexistent chrétiens et musulmans ? Tout en gardant la
religion comme élément essentiel dans la citoyenneté
et dans la vie publique, comment pouvons- nous surmonter l'obstacle de
la discrimination entre les citoyens à cause de leur religion ?
Comment pouvons-nous surmonter cette difficulté dans la réalité
vécue ?
Les
chrétiens désirent être considérés comme
des citoyens au plein sens du terme et non comme une minorité qui
demande la protection. Nous souhaitons que chacun de nous soit rempli de
la lumière de sa religion dans son engagement dans la vie publique.
Il doit y avoir en outre un cadre juridique qui permette à tous
une participation égale dans la vie civile, y compris dans les décisions
politiques, économiques, sociales et autres.
Lier
la citoyenneté aux valeurs religieuses n'est pas un mal. Au contraire,
ces valeurs donnent une âme à la citoyenneté. Mais
il faut dans ce cas que la religion oriente la personne totalement à
Dieu, et au respect parfait de la créature de Dieu et de toute conviction
religieuse, surtout s'il s'agit de la religion d'une minorité. Les
lois de l'Etat devront garantir ses droits avec la même rigueur que
pour les droits de la majorité ou de la religion d'Etat.
Nous
espérons que la discussion en cours parvienne à trouver des
solutions équitables pour les musulmans et les chrétiens.
Nous espérons qu'elle se poursuive en un dialogue national vaste
et franc pour que tous puissent participer à l'intérêt
de la patrie et des citoyens.
Le
critère c'est l'homme
36.
Pendant que la discussion se poursuit, nous rappelons que la personne humaine
doit être le critère de tout système politique ou social.
Tous les systèmes sont établis pour la servir. Et nous entendons
par là toute la personne, esprit et corps, individu et communauté.
Les droits de la personne tirent leur caractère sacré de
la sainteté de Dieu qui l'a créée et l'a voulue réceptacle
de droits et de devoirs, et lui a donné une conscience vivante par
laquelle elle peut chercher la vérité et y parvenir sans
contrainte. Il n'y a pas de contradiction entre les droits de la personne
et ceux de Dieu. C'est pourquoi, celui qui ne respecte pas la créature
de Dieu ne respecte pas le Créateur.
Le
système politique ne peut se suffire à lui-même. Il
faut qu'il soit lié à l'ordre éthique. La politique
est pratiquée par des personnes humaines susceptibles d'être
soumises vulnérables à toute passion humaine. Elles peuvent
facilement dévier, quelle que soit la noblesse du but. La politique,
supposée être une "action au service de l'homme", devient
ainsi une "action contre l'homme". C'est ici que le rôle des valeurs
religieuses et spirituelles devient manifeste: elles sont l'œil vigilant
pour que le système politique et social reste au service de la dignité
de la personne humaine. C'est pourquoi le Pape Jean Paul II dit: "Je suis
convaincu que les religions, aujourd'hui et demain, ont un rôle de
premier ordre pour la sauvegarde de la paix et la construction d'une société
digne de l'homme".
A
ce sujet, nous invitons nos fidèles à prendre connaissance
de l'enseignement social de l'Eglise, tel qu'il est exposé dans
les documents de Vatican II, surtout la Constitution "Gaudium et Spes"
sur l'Eglise aujourd'hui dans le monde, et dans les encycliques sociales.
Ces documents peuvent leur être un guide et une source de lumière.
Ils peuvent offrir aussi pour les chrétiens une matière pour
le dialogue avec leurs frères musulmans, car les points communs
de rencontre sont nombreux. Les multiples problèmes sociaux, confrontés
par tous, constituent un vaste domaine d'initiatives et de programmes communs,
pour le service de la personne humaine, le respect de ses droits et l'affirmation
de sa dignité.
Religion
et violence
37.
Il est regrettable que l'humanité entière, dans toutes les
époques de son histoire, ait eu recours à la violence, afin
de résoudre ses conflits. Il est regrettable aussi que, dans toutes
les civilisations et chez tous les peuples, la religion ait été
utilisée comme agent de guerre. Parfois, on eut recours à
la violence pour défendre la religion et affirmer ses principes.
Pire encore, les fidèles de la même religion ont parfois recours
à la violence entre eux, pour des raisons religieuses ou autres.
Cette manière de voir et d'agir existe aujourd'hui encore, d'une
façon ou d'une autre. Malgré cela, malgré ce recours
à la violence qui remonte loin dans l'histoire, et malgré
son rapport avec la religion, nous affirmons que la violence n'a rien à
voir avec la religion comme telle. Celle-là consiste à croire
en Dieu, en tout ce qu'il révèle comme vérité,
justice, amour et compassion pour les hommes, elle est par conséquent
un facteur de rapprochement. Ni la religion ni Dieu n'ont besoin de la
lutte fratricide entre les hommes ou de leurs haines mutuelles.
Jésus
dit "Bienheureux les doux car ils possèderont la terre" (Mt 5,4).
Le livre des Proverbes dit: "La violence des violents les emporte" (Pr
21,7). Et St Jean dit: "Nous savons que nous sommes passés de la
mort à la vie, car nous aimons nos frères. Qui n'aime pas
reste dans la mort; qui hait son frère est un meurtrier" (I Jn 3,14-15).
Le
monde cherche aujourd'hui un nouvel ordre qui ne peut être trouvé,
tant que les forts de ce monde ne prennent pas la voie de la justice et
de l'équité comme base de leur comportement avec les personnes
et les peuples. C'est alors seulement que l'on pourra chercher une nouvelle
voie, autre que celle de la violence, de la guerre et de la destruction,
afin de résoudre les conflits entre les hommes. La foi en Dieu impose
l'amour de tous les enfants de Dieu: "Qui dit aimer Dieu en haïssant
son frère est menteur" (I Jn 4,20).
Nous
constatons aujourd'hui, dans plusieurs régions du monde et dans
nos sociétés arabes, des manifestations de violence confessionnelle
et religieuse. Ceci est pour nous cause d'une profonde douleur. Nous ne
pouvons pas rester spectateurs devant cette violence qui s'exerce au nom
de la religion, où que cela arrive et que les victimes soient, de
notre pays ou d'un autre, de notre religion ou d'une autre. Nous condamnons
toute manifestation de violence, morale et physique, surtout confessionnelle
et religieuse. Mais en même temps, nous ne pouvons qu'attirer l'attention
sur les causes qui les font naître: telles sont les injustices politiques,
sociales et économiques, la corruption, la pauvreté, l'esprit
de domination et l'humiliation des peuples. Si l'on veut se libérer
de la violence d'une façon radicale il faut d'abord en écarter
les causes. L'injustice fait naître la violence et la contre-violence
et introduit la société dans un cercle qui n'a pas de fin.
Nous
restons convaincus que la violence n'est pas la voie humaine à suivre
pour résoudre les problèmes sociaux ou les conflits entre
les peuples. Jésus dit à S.Pierre, lorsqu'il voulut recourir
à la violence pour le défendre: "Rengaine ton glaive; car
tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive" (Mt 26,52).
Le rôle de la religion consiste à appeler constamment à
un dialogue de l'amour et de la compassion qui permette de traiter les
problèmes d'une façon positive, malgré toutes les
difficultés.
QUATRIEME
PARTIE
MUSULMANS ET CHRETIENS
DANS LE MONDE
Relations
tendues dans le passé
38.
Nous avons parlé jusqu'à maintenant de l'organisation des
relations entre chrétiens et musulmans dans le monde arabe. En ce
qui concerne ces relations, il faut distinguer entre les pays arabes et
le reste du monde. Dans les pays arabes, se sont formées une base
historique et une destinée communes. En Occident, ces relations
eurent des circonstances propres qui les marquèrent dans le passé
et le présent. Nous voudrions maintenant élargir nos perspectives
et parler de ces relations sur le plan mondial, car nous sommes convaincus
que nous avons quelque chose de spécifique à dire en ce domaine.
Les
deux religions ont un très grand nombre de fidèles parmi
les habitants du globe. C'est pourquoi, les rapports positifs entre elles
sont un facteur important pour la paix et la stabilité entre les
peuples du monde entier. Nous remarquons aujourd'hui que ces relations
sont souvent mélangées de beaucoup de doutes, de suspicions
et de craintes. L'Occident chrétien regarde souvent vers l'Orient
musulman sous un angle négatif. L'Orient musulman, à son
tour, regarde d'un œil de suspicion l'Occident chrétien et l'accuse
d'avoir à son égard des intentions cachées et mauvaises.
Souvent aussi, il attribue au christianisme en général des
politiques injustes pratiquées dans la région par certains
gouvernements occidentaux; comme il confond parfois entre Occident et chrétiens
d'Orient. Ces confusions empèchent une vision claire de la situation.
Dans
tous les cas, il y a un malentendu dont les racines remontent à
l'histoire lointaine et proche. La rencontre entre l'Occident chrétien
et l'Orient musulman connut des guerres et des tendances de domination
et d'exploitation. A partir de cela, se forma chez les deux parties, une
mémoire collective à caractère agressif. Depuis l'apparition
de l'Islam, les guerres se succédèrent entre Occident chrétien
et Orient musulman. Il y eut les Croisades, les guerres islamiques au cœur
de l'Europe et d'autres guerres déclarées par les uns contre
les autres, qui ne cessent de nourrir les deux mémoires d'images
négatives opposées. Dans l'histoire moderne, il y eut le
colonialisme, la partition de la patrie arabe et le conflit israélo-arabe
etc...
Mais
il faut mentionner aussi, par fidélité à l'histoire,
que les relations entre les deux parties connurent des moments d'interaction
créative sur le plan culturel, au Moyen Age et dans les périodes
qui suivirent. Ce sont ces moments qu'il faut faire revivre aujourd'hui
et sur lesquels il faut insister pour en faire la base du dialogue et de
la rencontre positive. Les deux religions auront ainsi un rôle pionnier
dans l'effort qui tend à consolider la paix et la fraternité
entre les peuples, et dans la défense de la personne humaine dans
plusieurs domaines, où les deux religions partagent une vision spirituelle
et religieuse proche l'une de l'autre, comme la défense de la vie
et les valeurs morales qui élèvent l'homme et affirment sa
dignité et sa noblesse.
Du
conflit au dialogue et à la collaboration
39.
Les grands changements survenus dans les dernières décades,
au niveau mondial, donnèrent naissance au phénomène
religieux, confessionnel et national dans la vie des peuples. Différents
groupements commencèrent à prendre conscience de leur identité
et à rechercher leur place et leurs droits. Cette prise de conscience
a amené, dans certaines régions, à des conflits sanglants
entre les adeptes de religions et de nationalités différentes.
Ce qui nous importe ici ce sont les relations entre islam et christianisme.
Elles constituent en effet aujourd'hui, pour beaucoup, un sujet de grande
préoccupation, et même une source de grande inquiétude.
Les
fidèles des deux religions sont appelés aujourd'hui à
développer un nouveau genre de relations. Le premier pas à
faire est de guérir les deux mémoires des séquelles
historiques qui empêchent la rencontre. Ainsi s'ouvrira la voie à
un dialogue constructif entre les deux, au niveau mondial, pour le bien
de l'humanité entière. Ce serait une grave erreur de mettre
ces relations sous le signe des luttes, des disputes et de la violence;
car cette vision n'aura que des résultats destructeurs. Il faut
donc que les fidèles des deux religions passent de la logique de
la lutte et de la dispute à celle du dialogue et de la collaboration.
Les deux religions doivent en fin de compte se poser la question: veulent-elles
être un pont de paix et de réconciliation ou un mur de séparation
et de lutte?
Nous
rappelons ici ce que dit Vatican II sur les relations de l'Eglise avec
les autres religions: "Si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions
et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens
et les musulmans, le Concile les exhorte tous à oublier le passé
et à s'efforcer sincèrement à la compréhension
mutuelle, ainsi qu'à protéger et à promouvoir ensemble,
pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix
et la liberté". Beaucoup de groupes de dialogue existent aujourd'hui
des deux côtés et font un effort constant et patient pour
aplanir les obstacles qui empêchent la rencontre féconde des
parties. Outre les groupes de dialogue du côté musulman, il
faut mentionner du côté chrétien le Conseil Pontifical
pour le Dialogue Interreligieux dans l'Eglise Catholique, et, dans les
Eglises en général, l'attention particulière donnée
à ce sujet par le Conseil Œcuménique des Eglises et par le
Conseil des Eglises du Moyen Orient. Ces deux derniers en effet prirent
déjà de nombreuses initiatives en ce domaine.
Les
chrétiens dans le monde arabe
40.
Au plan de la rencontre entre musulmans et chrétiens, au niveau
mondial, les chrétiens arabes définissent leur position de
façon très claire. Avec les Arabes musulmans, ils appartiennent
à la même culture arabe, avec toutes ses constituantes. Ils
sont en même temps chrétiens, et, avec tous les chrétiens
du monde, ils croient en Jésus-Christ, Verbe de Dieu éternel.
A partir de cela, ils voient qu'ils ont à exercer un rôle
de rapprochement entre le monde chrétien et le monde musulman, en
transformant l'opposition en collaboration positive sur la base du respect
mutuel.
Ils
disent à l'Occident que l'islam n'est pas l'ennemi, mais le partenaire
d'un dialogue indispensable pour la construction de la nouvelle civilisation
humaine. Ils disent la même chose à l'Orient musulman: le
christianisme en Occident n'est pas l'ennemi, mais le partenaire de base
dans le dialogue indispensable pour la construction d'un nouveau monde.
Les
chrétiens, dans le monde arabe, désirent être des ponts
de dialogue et de compréhension entre ces deux mondes opposés.
La parenté culturelle qui les unit à l'Orient musulman, et
la communion de foi avec le christianisme en tout lieu, les qualifient
au mieux pour remplir ce rôle culturel.
Musulmans
et chrétiens dans les pays de la diaspora
41.
Le besoin, la pauvreté et l'oppression, mais aussi l'esprit d'aventure,
ont poussé des multitudes de chrétiens et de musulmans à
émigrer loin de leur patrie. Il y a, aujourd'hui en Europe, des
millions de musulmans venus des pays islamiques. Dans certains pays arabes,
qui offrent des occasions de travail, nombreux sont les chrétiens
immigrés, venus surtout des pays pauvres; parmi eux se trouvent
aussi beaucoup de chrétiens arabes. Ce phénomène traine
avec lui beaucoup de problèmes, sur tous les plans. Entre autres,
il met le dialogue et la collaboration au creuset: comment les deux parties
se comportent-elles avec ce fait nouveau ?
Ici,
nous ne pouvons qu'adresser un appel aux Eglises chrétiennes en
Occident, afin qu'elles prennent les initiatives appropriées pour
établir des relations positives avec les immigrés parmi lesquels
les musulmans sont nombreux. Ceux-ci ont des problèmes innombrables
d'ordre religieux, culturel, social et économique. Il est souhaitable
que les instituts d'Eglise en Occident développent des moyens de
communication fraternels et désintéressés avec eux,
dans le respect complet des droits de l'homme. Ces initiatives seront ainsi
un lieu privilégié de la rencontre positive entre islam et
christianisme dans le monde d'aujourd'hui.
Nous
adressons le même appel aux pays musulmans où se trouvent
des multitudes de chrétiens immigrés pour raisons de travail.
Eux aussi doivent donner à leurs immigrés la possibilité
de vivre en sécurité selon leur foi, de pratiquer leur culte
religieux et de jouir de tous leurs droits humains.
Dialogue
des religions en Orient
42.
Dieu a fait du Moyen Orient une région privilégiée.
Il en a fait le lieu de son dialogue avec l'humanité entière.
En cette terre bénie naquirent les trois religions monothéistes:
le judaïsme, le christianisme et l'islam. Les circonstances historiques,
anciennes et modernes, ont souvent mis les fidèles de ces religions
en position de lutte et de dispute. Ils ont cependant vécu aussi
des siècles de communication, d'échange et de collaboration
à l'ombre d'une civilisation arabe musulmane. C'est pourquoi les
difficultés présentes ne doivent pas se transformer en un
destin fatal que l'on ne peut pas changer. Tous doivent faire un effort
pour les dépasser et créer les conditions requises en vue
d'une rencontre franche et constructive, pour le bien de la région
et du monde.
Le
Moyen Orient regarde aujourd'hui, avec beaucoup d'hésitations, de
doutes et de craintes, vers de nouveaux horizons de paix, de justice et
de réconciliation. C'est un moment où toutes les religions
sont invitées à mettre la main à la charrue, chacune
à partir de son patrimoine propre. Nous sommes convaincus que toutes
ont, dans ce patrimoine, l'esprit d'amitié et de tolérance
qui les rendra capables de jouer le rôle de pionniers dans le rapprochement
de tous. Les relations positives entre les religions dans le monde d'aujourd'hui
peuvent être influencées en une large mesure par les relations
qu'elles ont entre elles en Orient, où chacune voit sa source et
son origine. C'est pour cela que nous sommes invités à assumer
ce rôle civilisateur, dont profitera non seulement notre région,
mais aussi le monde entier.
CINQUIEME
PARTIE
DIRECTIVES PASTORALES
Engagement
généreux
43.
Frères et sœurs qui vivez dans notre cher Orient, nous nous adressons
à vous, dans la dernière partie de cette lettre, tout particulièrement
comme pasteurs qui portons en nos cœurs, devant Dieu, vos espoirs et vos
souhaits, vos préoccupations et vos interrogations. "Nous ne sommes
que vos serviteurs pour l'amour de Jésus" (2 Co 4,5). Comment quelqu'un
peut-il souffrir sans que nous souffrions avec lui, ou se réjouir
sans que nous nous réjouissions avec lui? (cf 2 Co 11,28).
Le
message que nous vous adressons vous invite à vous libérer
du complexe de minorité. Ne vous marginalisez pas, comme si l'affaire
publique ne vous intéressait pas ou n'était pas de votre
compétence. Soyez au cœur de la société, engagés
dans tout service que vous pouvez rendre. Ne dites pas qu'il vous est impossible
d'harmoniser votre foi chrétienne avec le service d'une société
bâtie sur une culture arabe musulmane. Votre foi chrétienne
est, dans cette société, un agent efficace pour la servir.
Vous ne devez pas nourrir une mentalité de peur, d'isolement ou
d'aliénation dans votre patrie. Restez ouverts à l'égard
de toute la patrie arabe dont vous êtes membres et où vous
êtes des frères pour chacun. Prenez part à sa construction
avec dévouement et générosité, surtout en cette
période où se tracent les lignes de l'avenir. Les chrétiens
doivent se préparer au mieux afin de pouvoir mieux servir.
Le
Christ, en qui nous avons cru et dont l'enseignement reste notre guide,
n'est pas un obstacle entre nous et notre société. Au contraire,
Il est notre chemin vers elle; vers elle nous nous dirigeons pour la servir
avec l'esprit qu'il nous a recommandé lui-même dans l'Evangile:
"Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s'affadir,
avec quoi salera-t-on ?...Vous êtes la lumière du monde...Ainsi
votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu'ils voient
vos bonnes actions et glorifient votre Père qui est dans les cieux"
(Mt 5,13-16). Il dit aussi: "Comme je vous ai aimés, aimez vous
les uns les autres. A ceci tous reconnaîtront que vous êtes
mes disciples si vous avez de l'amour les uns pour les autres" (Jn 13,34-35).
Et S.Jean dit dans sa première épître: "N'aimons ni
de mots ni de langues, mais en actes et en vérité" (I Jn
3,18).
Solidarité
spirituelle et responsabilité devant Dieu
44.
La solidarité spirituelle est l'un des meilleurs moyens pour consolider
les relations entre musulmans et chrétiens et parvenir ainsi aux
meilleurs types de coexistence. La solidarité spirituelle signifie
que chacun, musulman et chrétien, porte devant Dieu les soucis de
son frère, ses souffrances, ses espérances et ses souhaits.
Elle
est, en premier lieu, une prière commune devant Dieu, pour soi-même
et pour l'autre. Devant Dieu nous ne pouvons pas être seuls. Nous
portons, devant Lui, les sentiments et les soucis de nos frères,
différents de nous, comme nous portons nos propres sentiments et
nos propres soucis. Nous L'invoquerons pour eux comme pour nous-mêmes.
Car si nous voulons nous mettre devant la présence divine, Dieu
veut que nous nous présentions devant Lui avec tous nos frères,
ceux qui croient comme nous et ceux qui croient différemment. S.Paul
dit dans l'épître aux Philippiens: "Ne recherchez pas chacun
vos propres intérêts, mais plutôt que chacun songe à
ceux des autres. Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans
le Christ Jésus." (Ph 2,4-5).
Deuxièmement,
elle consiste à assumer ensemble la même responsabilité
devant Dieu, surtout celle de la coexistence. C'est Dieu qui nous a appelés
et qui a voulu que nous soyons ensemble et que nous construisions ensemble
une seule patrie. Et, dans cette construction commune, il nous a rendus
responsables les uns des autres. C'est pourquoi, la présence d'autrui
est la voix de Dieu dans notre vie. Nos relations avec eux deviennent ainsi
une partie essentielle de notre identité spirituelle. Nous avons
dit dans notre lettre précédente: "Le dialogue est d'abord
une attitude spirituelle. L'homme se tient en dialogue avec son Dieu, ce
qui élève son âme et purifie son cœur et sa conscience,
de manière que cela se reflète dans son dialogue avec lui-même
et avec les autres, individus ou communautés. Le dialogue est une
spiritualité qui nous transplante de l'exclusion à l'assimilation,
du refus à l'accueil, du classsement par catégories à
la compréhension, de la défiguration d'autrui au respect,
de la condamnation à la miséricorde, de l'inimitié
à la concorde, de la concurrence à la complémentarité,
de l'antipathie à la rencontre et de l'hostilité à
la fraternité".
Selon
l'esprit de la solidarité spirituelle, la coexistence entre chrétiens
et musulmans n'est pas une coexistence parallèle, côte à
côte, irénique, sans communication, rencontre ou échange,
et sans heurt ou dialogue. Elle doit comporter au contraire une rencontre
intime dans la foi en Dieu Un, dans l'espérance qui repose sur sa
grâce efficiente et dans l'amour de Dieu et des autres. La solidarité
spirituelle purifie les relations au niveau de la vie quotidienne et les
fortifie. Chacun se met à la place de l'autre; avec lui, en présence
de Dieu, dans une attitude de soumission et de conversion, il vit les mêmes
difficultés, les mêmes défis et les mêmes espoirs
ou vœux qu'il voudrait réaliser.
Partant
de votre foi vivante
45.
Frères et sœurs, pour vivre votre engagement dans la société
vous devez vous laisser guider par votre foi en Jésus-Christ. Vous
devez servir, dans tous les domaines, en vous inspirant de la connaissance
profonde de votre foi chrétienne, en tant que source de principes
et de comportements existentiels. Le chrétien qui met sa foi de
côté se rapetisse; il diminue sa personnalité et déforme
son rôle et son service dans la société.
Notre
société est imprégnée d'esprit religieux. Le
chrétien ne peut y rendre son service de la meilleure façon
que s'il vit sa foi et s'en inspire dans tous ses comportements. Pour assumer
son rôle authentique, porter sa mission et servir sa société
et sa patrie, il doit préserver sa foi, la faire croître et
s'en inspirer dans tous les domaines de la vie. Son frère musulman
et sa patrie exigent de lui la mise en pratique des valeurs chrétiennes
qui justifient son nom de chrétien et qui prouvent qu'il est différent
par sa foi, dans la même patrie. La loyauté à la patrie
exige la loyauté à la foi; elle exige de féconder
nos attitudes et nos initiatives par les valeurs et la force contenues
dans cette foi.
La
première règle dans tout comportement chrétien consiste
en ce que le chrétien s'y montre tel par ses actions et non seulement
par son nom. S'il croit, il doit vivre conformément à ce
qu'il croit. Dans toutes ses actions il doit être un évangile
vivant qui témoigne du Christ.
Témoins
de l'Evangile dans notre société
46.
Nos relations avec les musulmans nous ramènent aux exigences de
notre foi. Cela veut dire qu'elles nous invitent à nous élever
au niveau de nos responsabilités, de notre véritable identité
et de notre mission dans cette région du monde. Les relations entre
chrétiens et musulmans ne pourront être positives et décisives
qu'à la condition, pour nous, de retourner aux sources pures des
valeurs évangéliques, telles qu'elles sont exprimées
dans le Sermon sur la Montagne (cf. Mt 5,6,7). Les Béatitudes surtout,
par lesquelles Jésus inaugura ce sermon, restent la voie de toute
vie chrétienne. S.Paul les reprend en ces termes dans son épître
aux Galates: "Le fruit de l'Esprit est charité, joie, paix, longanimité,
serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur,
maîtrise de soi" (Gal 5,22).
Pour
la personne humaine et pour la société
47.
Le chrétien, et le chrétien arabe en particulier, ne recherche
pas de privilèges, dans lesquels il ne peut trouver qu'une fausse
sécurité. Tout ce qu'il veut c'est le privilège de
servir toute personne humaine et toute la société. Nous avons
parlé dans notre lettre précédente de l'homme qui
souffre dans notre Orient. Voilà l'homme avec lequel nous voulons
être solidaires et que nous voulons servir en prenant les devants
pour le défendre, lorsqu'il a faim, lorsqu'il est malade, abandonné
et exposé à toutes sortes d'oppressions, de frustrations,
d'injustices et d'épreuves. Nous ne sommes pas seuls dans cette
tâche. Beaucoup, dans notre société et de tous les
côtés, mettent l'homme en tête de leurs préoccupations.
Nous mettons nos mains dans les leurs pour aller à la rencontre
de tous ceux qui souffrent. L'homme souffrant unit les hommes beaucoup
plus que les idées abstraites. D'autre part, nous savons parfaitement
que tout ce que nous faisons à l'un de nos frères souffrants
nous le faisons au Christ lui-même: "J'ai eu faim et vous m'avez
donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné
à boire, j'étais étranger et vous m'avez accueilli,
nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier
et vous êtes venus me voir... En vérité, je vous le
dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus
petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait" (Mt
25,35-36.40).
CONCLUSION
ENSEMBLE DEVANT
DIEU
48.
Frères et fils bien-aimés, nous terminons cette lettre comme
nous l'avons commencée: "Ensemble devant Dieu". Nous, chrétiens
et musulmans, nous ne formons pas deux fronts ou deux partis opposés.
Avant tout, nous sommes tous présents devant Dieu. Il est le Créateur
de l'univers et il n'est la propriété exclusive de personne.
Nous lui appartenons. Nous sommes tous venus de Lui et nous retournons
à Lui. Nous ne pouvons absolument pas accueillir les autres que
Dieu met sur notre chemin, si nous n'arrivons pas à L'accuellir
d'abord. A mesure que nous découvrons Dieu, nous découvrons
la sainteté de l'homme, car toute personne humaine est une créature
unique créée par Dieu "à son image et ressemblance",
pour être son "héritier sur la terre". Notre coexistence puise
sa force de notre présence devant Dieu. Ensemble devant Lui, recherchons
ce qu'Il veut pour notre société et par elle, pour le monde
entier. Unis ensemble spirituellement au nom de Dieu, nous Le glorifions,
par notre union, en notre Orient, et nous Lui demandons de le garder toujours
comme terre féconde pour L'adorer et pour le progrès de la
personne humaine.
Nous
demandons à Dieu de nous aider dans notre mission en vue de consolider
l'amour dans nos patries et de construire la civilisation de l'avenir,
la civilisation de l'amour, dans nos pays arabes. Nous lui demandons de
nous diriger tous, chrétiens et musulmans, vers les meilleures voies,
en vue d'accomplir sa volonté sur nous et sur nos pays.
A
vous tous, frères et fils bien-aimés, partout où vous
êtes, nous demandons à Dieu de vous remplir de Son Esprit,
de répandre sur vous Son amour et de vous combler de Sa bénédiction,
Lui le Dieu Tout-Puissant, le Père, le Fils et le Saint Esprit,
Amen.
+
Stephanos II Ghattas, C.M., Patriarche d'Alexandrie pour les Coptes Catholiques
+
Maximos V Hakim, Patriarche d'Antioche et de tout l'Orient, d'Alexandrie
et de Jérusalem, pour les Grecs Melkites Catholiques
+
Ignace Antoine II Hayek, Patriarche d'Antioche pour les Syriens Catholiques
+
Nasrallah Boutros Cardinal Sfeir, Patriarche d'Antioche et de tout l'Orient
pour les Maronites
+
Raphaël Ier Bidawid, Patriarche de Babylone pour les Chaldéens
+
Jean Pierre XVIII Kasparian, Patriarche de Cilicie pour les Arméniens
Catholiques
+
Michel Sabbah, Patriarche de Jérusalem pour les Latins
Conseil
des Patriarches Catholiques
d'Orient
Noël
1994