La
présence chrétienne en Orient, Mission et Témoignage
adressé à leurs fidèles,
en Orient et dans la Diaspora
Pâques
1992
Introduction
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Frères dans
l’Episcopat, fils et filles catholiques d’Orient, à vous grâce
et paix en abondance (1 Pr. 1,2).
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1.
Avec cette salutation apostolique. nous inaugurons la Lettre pastorale
collégiale issue du IIème Symposium de notre Conseil, qui
s’est tenu au Caire du 17 au 22 février 1992, dans l’hospitalité
de Sa Béatitude le Patriarche Stéphanos II Ghattas, Patriarche
d’Alexandrie des Coptes Catholiques.
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En
vous adressant cette salutation, "nous rendons grâces à
Dieu à tout moment pour vous tous, en faisant mention de vous sans
cesse dans nos prières. Nous nous rappelons en présence de
notre Dieu et Père l’activité de votre foi, le labeur de
votre charité, la constance de votre espérance qui sont dus
à notre Seigneur Jésus-Christ" (1 Thess.1,2-3).
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2.
Nous nous adressons à vous frères, fils et filles catholiques,
établis dans notre Orient bien aimé et dans l’antique domaine
arabe. A travers vous, nous nous adressons aussi à tous nos frères
et sœurs chrétiens de la région, à tous ceux qui y
croient en Dieu, à l’ensemble de nos compatriotes et à tout
homme de bonne volonté. Comme cette lettre paraît en la fête
de Pâques. nous implorons sur vous la grâce du Christ
"qui est ressuscité d’entre les morts, qui a foulé la mort
par la mort et qui a accordé la vie à ceux qui sont dans
les tombeaux" . Le Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité
et c’est de lui que nous obtenons pour notre itinéraire terrestre
le courage et l’espérance, pendant que nous nous dirigeons vers
la plénitude du Royaume "où Dieu sera tout en tous" jusqu’à
la fin des siècles (cf. 1 Cor. 15,28).
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3.
La grâce de la foi a brillé pour la première fois dans
notre Orient et de là, elle est parvenue jusqu’aux confins de la
terre habitée. Cette grâce a suscité dans nos pays
et nos sociétés une expérience de foi et de civilisation,
riche et durable. Nous voulons la nourrir continuellement par notre prière
et notre réflexion, de manière à ce qu’elle continue
à se frayer son chemin à travers des conditions qui ne cessent
de se renouveler. Dans tout cela, nous implorons la grâce de l’Esprit-Saint
qui nous guide vers la plénitude de la vérité, qui
nous enseigne toute chose et nous rappelle tout ce qui nous a été
dit par notre Seigneur et Maître Jésus-Christ (cf. Jn 14,26;
16,13). Nous demandons à ce même Esprit "de demeurer
chez vous et d’être en vous" (Jn 14,17).
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Notre
IIème Symposium avait pour sujet le sens de notre présence
chrétienne et le mode de notre témoignage chrétien
dans nos sociétés. Nous voulons dans cette Lettre pastorale
partager avec vous notre réflexion et notre vision, de manière
à progresser avec vous dans la quête de la volonté
de Dieu sur nous et l’attention aux appels des sociétés auxquelles
nous appartenons. Cette Lettre pastorale prolonge le dialogue que nous
avons engagé avec vous dans le 1er Message que nous vous avons adressé
à l’issue de notre 1er Symposium du Liban (24 août 1991).
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I. Faits
nouveaux et changements
A - Dans
le monde
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4.
Le monde d’aujourd’hui représente une unité compacte, grâce
aux moyens de communication qui ne cessent de se développer. Notre
univers devient semblable à une mégapole dont les extrémités
se rejoignent et dont les parties s’influencent mutuellement dans l’ensemble
du corps de l’humanité. C’est ainsi qu’il n’est plus possible pour
un groupe humain de vivre en marge de l’histoire, tel un observateur neutre
par rapport à ce qui se passe autour de lui. La solidarité
de l’humanité dans les bons et les mauvais jours est l’un des
grands signes des temps à l’ombre desquels vit le monde d’aujourd’hui.
Cela nous invite à jeter un coup d’œil, fût-il rapide et partiel,
sur ce qui se passe autour de nous et dans nos Eglises. Notre présence
chrétienne en Orient est déterminée par ce contexte
et commandée par lui.
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5.
Une situation nouvelle se fait jour au cours des dernières années
sur le plan international. Des changements importants ont lieu et nous
ne savons pas encore à quoi ils peuvent mener. Ces changements
ne cessent d’interférer et se multiplier dans toutes les parties
du monde. Ils portent les Etats et les sociétés à
revoir leurs plans et leurs positions. Au milieu de ces changements, des
conflits ont cédé la place à d’autres conflits,
au sein d’une restructuration géographique et politique. Cela suscite
des interrogations nombreuses qui inquiètent la communauté
internationale et aiguisent ses capacités à traiter les conflits
d’une manière à servir le bien de l’humanité, la paix,
la tranquillité et la stabilité. Mais en attendant de voir
se réaliser ces espoirs de la famille humaine, il y a des sociétés
qui ne cessent de souffrir des changements causés par ces conflits,
avec tout ce que cela engendre de destructions et de haines. Ainsi pendant
que le monde chemine vers la stabilité désirée, l’humanité
est travaillée par de grandes ambitions et des achoppements graves
mettent le devenir mondial en question plus qu’en tout autre temps.
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6.
Nous avons fait allusion dans notre premier message à ce qu’il est
convenu d’appeler désormais "le nouvel ordre mondial" . La
famille internationale le recherche, alors qu’il est encore inconnu. Si
on entend par cet ordre un climat paisible et détendu qui permet
au monde de traiter, pour le bien de l’humanité tout entière,
les nombreux problèmes qui sont restés jusqu’ici sans solution,
nous avons le droit d’y percevoir un espoir nouveau pour l’humanité
en marche vers le 3ème millénaire de notre ère. Mais
si cela voulait dire que des forces particulières monopolisent le
devenir de l’univers et le dirigent selon leurs intérêts et
leurs égoïsmes, alors cela soulève un grand point d’interrogation
au sujet de la condition future de l’humanité. La question est toujours
à l’étude et il est prématuré de porter un
jugement décisif à son sujet. Nous espérons que le
dernier mot sera pour le bien commun et que seront consolidés les
fondements de la justice, de la paix et du développement pour tous
les hommes.
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7.
Des faits nouveaux, inattendus et significatifs, ont eu lieu dans des régions
importantes de la planète. Nous espérons que nonobstant les
conflits et les épreuves qui les accompagnent, ils seront bénéfiques
pour les peuples concernés. Mais ces faits ne peuvent pas faire
oublier l’une des grandes questions soulevées dans l’humanité
d’aujourd’hui par la condition du Tiers monde et la relation entre le
Nord et le Sud, un Nord industrialisé et avancé et un
Sud pauvre et en voie de développement.
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La
question qui s’impose est la suivante: Comment le nouvel ordre mondial
va-t-il se comporter envers cette situation dramatique? Est-ce que nous
allons voir inaugurer pour de bon une interaction positive entre le Nord
et le Sud ? Est-ce que cette interaction va prendre en considération
les aspirations des peuples du Sud et leurs problèmes? Est-ce qu’on
va œuvrer à satisfaire les vrais besoins de développement
culturel, économique et social de cette partie souffrante du monde
d’aujourd’hui, en respectant ses spécificités, ses aspirations,
ses visions et ses espoirs? Est-ce qu’on va laisser au Tiers monde la possibilité
de se faire entendre et de définir le mode de sa participation à
l’évolution générale? Ou bien est-ce qu’il va être
condamné à rester pour son développement à
la traîne de l’humanité?...Les questions sont ainsi nombreuses,
importantes, urgentes et vitales.
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8.
Au milieu de tout cela, il y a le grand défi auquel fait face l’humanité
contemporaine, c’est la question de la convivialité entre les
diverses familles humaines. Il n’est pas exagéré de dire
que tous les problèmes dont souffre notre siècle ne sont
que des excroissances ou des prolongements de cette question fondamentale.
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Le
monde d’aujourd’hui se caractérise par la conscience que les peuples
et les catégories sociales multiples ont de leur singularité
et de leur authenticité. En conséquence, cette conscience
en vient souvent à rendre difficile la conciliation entre les exigences
de la paix et du bon voisinage à l’intérieur d’un même
pays, comme entre les pays et les régions. C’est ce qui trouble
la limpidité des relations humaines et fait éclater des crises
qui se transforment souvent en conflits sanglants. La question urgente
qui se pose à l’humanité est la suivante: Comment vivre ensemble
dans le respect mutuel et la paix, compte tenu du pluralisme qui caractérise
le monde d’aujourd’hui. Comment transformer le pluralisme qui sert de prétexte
à la mésentente et aux luttes sanglantes, en un appel à
la communication et à la complémentarité. Est-ce que
la logique du "ou Moi ou Lui" sera surmontée par la logique du "Toi
et Moi" ?.... Telle est la question.
B - Dans notre
monde arabe
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9.
Malgré la variété de ses régions, de ses régimes
socio-politiques, de ses peuples, de ses minorités et de ses orientations,
le monde arabe représente une unité géographique et
culturelle caractéristique. Cet univers qui est le nôtre ne
vit pas en marge des phénomènes variés et nouveaux
qui se font jour autour de lui, parce qu’il représente une partie
importante de cet ensemble. Il est dans une interaction avec cet ensemble
à tous les niveaux et dans tous les domaines, avec toutes les conséquences
positives et négatives que cela engendre.
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On
peut même dire que le monde arabe est un partenaire essentiel
et influent dans le jeu des variables, des faits nouveaux, des conflits
et des interrogations du temps présent. Cela est dû à
sa situation géographique, à ses liens de civilisation avec
le reste du monde, à la richesse de ses ressources naturelles, dont
la plus importante est le pétrole, et aux problèmes politiques
qui le concernent et qui ont un caractère intéressant le
monde entier. C’est ce qui donne au monde arabe une importance particulière
dans le conflit mondial et lui fait porter une responsabilité spéciale
dans la recherche de la paix et de la stabilité internationales.
C’est ce qui explique la raison pour laquelle notre région se transforme
en "creuset des conflits internationaux" , comme nous l’avons
dit dans le message issu de notre premier Symposium, conflits qui épuisent
nos peuples et inquiètent le monde.
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10.
Comme il fait partie du Tiers monde, le monde arabe endure une gestation
difficile au niveau de sa civilisation. C’est un monde qui est en recherche
de lui-même, d’une forme pour son existence et d’une place dans le
monde d’aujourd’hui. Cela doit lui permettre d’être un élément
positif dans la naissance d’une civilisation mondiale et la consolidation
de la stabilité et de la paix, selon une participation commandée
par l’authenticité de son identité et la singularité
de son héritage. Cette recherche se fraie un chemin à travers
de profonds changements sociaux, géo-politiques, économiques
et culturels, et au milieu de difficultés nombreuses, intérieures
et extérieures. Cela fait que cette gestation difficile comporte
des hauts et des bas, des progrès et des arrêts. Dans cette
épreuve historique, le monde arabe a le sentiment que le monde le
regarde à travers des schèmas où il ne se reconnaît
pas lui-même. Cela se répercute sur sa propre position par
rapport au reste du monde et la vision qu’il s’en fait, ce qui ne manque
pas de créer une tension dont il est difficile parfois de maîtriser
le mécanisme négatif.
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11.
Les problèmes qu’entraîne cette gestation sont nombreux et
ils sont imbriqués les uns dans les autres. Nous rappelons à
titre d’exemples, sans prétendre les énumérer tous:
la tradition et la modernité, la stabilité politique, les
régimes politiques et sociaux, le développement socio-économique,
l’unité dans la diversité et à l’abri des divisions
et de l’émiettement, les libertés publiques dont la liberté
religieuse et la liberté de conscience, les problèmes de
la justice, de la paix et des droits de l’homme, sans oublier les droits
de la femme, la place faite aux minorités selon leur diversité,
et la position à prendre par rapport à un univers pluraliste
et en pleine évolution. L’homme arabe vit au sein de tous ces problèmes
et recherche son identité propre entre la mémoire du passé
et les interrogations du futur. Face à ce pari historique, il
décidera de son destin et de son avenir dans la mesure où
il aura une conscience claire de ces défis et de leurs composantes
entremêlées et où il en commandera le mécanisme,
dans la mesure aussi où il réussira à en traiter avec
sagesse, discernement et patience, au service de l’homme qui vit dans cette
région sensible de l’univers.
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12.
En plus de tout cela, le monde arabe affronte des problèmes politiques
qui commandent son cheminement et son destin après avoir été
un facteur essentiel de ses mutations. Il faut observer que le caractère
international de ces problèmes et la multitude des partenaires qui
y sont impliqués, accentuent leur aspect compliqué. Au premier
plan de ces problèmes, il y a la question palestinienne, qui a profondément
marqué l’histoire contemporaine de la région et secoué
la conscience arabe. Elle ne cesse de représenter un élément
essentiel de son épreuve, cependant que le peuple palestinien est
toujours la victime de l’injustice et de l’oppression. Quant à la
question libanaise, elle ne cesse d’être en suspens après
les souffrances et les malheurs qu’elle a entraînés pour toutes
les parties en cause, à commencer par les Libanais et les Palestiniens.
Il faut ajouter les guerres petites ou grandes qui ont eu lieu, ou qui
ont encore lieu, dans divers pays arabes et qui engendrent souffrances,
malheurs et destructions. Nous voulons mentionner en particulier le drame
du peuple irakien qui attend de sortir de l’isolement et du blocus qui
lui ont été imposés, pour pouvoir participer de nouveau
à la vie de la famille arabe et internationale. Nous disons cela
au moment où la famille internationale et les parties concernées
envisagent de traiter ces problèmes et de les résoudre dans
des pourparlers. Nous demandons à Dieu que les initiatives qui sont
prises dans ce sens soient une occasion véritable et sérieuse
pour donner aux problèmes en suspens une solution juste, durable
et globale, et pour établir un ordre équitable qui garantisse
à tous la liberté et la dignité, tout en renforçant
des relations régionales et internationales, nouvelles et positives,
pour le bien de tous les peuples de la région, sans exception.
C - Dans nos Eglises
Eglises vivantes
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13.
Nos Eglises ne représentent pas avec leurs fidèles des îlots
isolés ou un corps étranger qui vivraient en marge du mouvement
de l’histoire. Ce sont des Eglises vivantes qui sont engagées dans
le tourbillon des événements mondiaux et régionaux.
Elles en sont affectées, mais elles ont aussi la capacité
d’agir sur eux. Nos communautés chrétiennes sont un levain
qui trouve sa place naturelle dans la pâte humaine (cf. Mt 13.31).
Elles sont dans une interaction permanente avec leur Seigneur, avec elles-mêmes
et avec leur milieu. Elles le sont avec leur Seigneur pour découvrir
à la lumière de la foi sa volonté sur elles. Elles
le sont avec elles-mêmes pour trouver dans leur pensée, leur
spiritualité, leur héritage et leurs expériences récentes,
les germes de leur vocation et de leur renouveau. Elles le sont avec leurs
sociétés respectives, pour écouter leurs appels, leurs
souffrances et leurs besoins. Au milieu de tout cela, nos Eglises recouvrent
leur visage propre, la singularité de leur apport et leur authenticité
qui se caractérise par l’antiquité et un perpétuel
renouveau. Dans ce tournant décisif que nous traversons et qui est
chargé d’événements, de changements et de défis
sur le triple plan mondial, régional et local, nos Eglises s’arrêtent
pour réfléchir et méditer sur le renouveau de leur
fidélité à Dieu et à l’homme.
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Nous faisons mémoire
et nous rendons grâce
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14.
Nous ne pouvons pas à cet égard ne pas exprimer notre reconnaissance
à Dieu pour les manifestations de l’Esprit que nos Eglises expérimentent
dans leur vie et leur cheminement terrestre. L’Esprit-Saint habite nos
Eglises. Il agit en elles et renouvelle leur jeunesse. Car l’Esprit rend
toute chose nouvelle (Ap 12,5). C’est ce qui nous donne la paix du cœur
et le courage pour poursuivre l’itinéraire avec vous en toute confiance,
quel que soit le nombre des difficultés et l’amoncellement des défis.
Dans nos Eglises d’aujourd’hui, nous sommes témoins d’un vaste mouvement
de réflexion sérieuse, responsable et créatrice, qui
vise à faire apparaître notre identité croyante, ecclésiale
et sociale, hic et nunc. Cette réflexion surgit en même temps
dans l’ensemble des Eglises chrétiennes et des catégories
socio-culturelles qui les composent, pour se retrouver malgré la
diversité des points de départ, au sein du même creuset
ecclésial. Ce mouvement ne se contente d’ailleurs pas de la réflexion.
Il en vient à la traduire dans des domaines divers dont la vie liturgique,
l’action sociale, l’engagement dans la vie publique sous ses diverses formes,
la participation grandissante des laïcs à la vie des Eglises,
la maturité dans la foi dans divers secteurs du peuple chrétien,
l’accroissement des vocations sacerdotales et religieuses et des autres
formes de l’appel au service de la mission. Les germes variés du
renouveau qui a commencé à croître dans nos Eglises
représentent un indice bénéfique de leur vitalité
et un gage pour l’avenir.
Nous nous interrogeons
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15.
Les germes du renouveau vont de pair avec nombre de difficultés
et de problèmes. Il convient que nous y réfléchissions
pour y faire face. Quand nous regardons l’avenir, nous n’oublions pas l’inquiétude
et la crainte qui nous enveloppent, vous et nous, dans ce tournant historique,
excitant et rude que nous vivons. Nous nous regardons parfois et nous constatons
que nous ressemblons à un bateau qui avance au milieu des tempêtes.
Cela éveille dans nos cœurs la crainte du présent et de l’avenir,
pour nous-mêmes et notre existence, pour notre authenticité
et notre identité, avec le découragement et le désespoir
qu’une telle crainte peut susciter. Les difficultés nombreuses et
sérieuses que nos communautés chrétiennes affrontent
à tous les moments de leur vie quotidienne ne sont jamais absentes
de nos esprits. Ces difficultés tiennent aux tensions qui pour une
raison ou une autre, naissent dans chaque Eglise, ou du fait de la division
et de l’éloignement qui prévalent entre les diverses Eglises
de notre Orient, ou de nos relations avec autrui qui ne sont pas toujours
commandées par l’esprit de fraternité et de respect, ou encore
de la précarité qui caractérise notre condition de
vie dans notre région. Tout cela suscite en nous des interrogations
nombreuses et inquiétantes et nous fait vivre dans une tension permanente,
qui est sans doute parmi les raisons qui poussent un certain nombre d’entre
nous vers l’émigration. D’ailleurs le phénomène de
l’émigration n’arrête pas d’être une plaie ouverte qui
limite notre vitalité et va jusqu’à lever un point d’interrogation
sur notre existence même et notre témoignage.
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16.
Cependant, nous nous rappelons tous, que notre foi en Jésus-Christ
est un facteur d’énergie spirituelle considérable, qui nous
a habité dans le passé et qui nous a fait traverser les retournements
historiques les plus difficiles. C’est cette énergie qui nous accompagne
dans le présent et pour l’avenir, en nous donnant la confiance en
nous-mêmes et la tranquillité pour notre cheminement. C’est
le Christ lui-même qui nous accompagne au milieu des vagues et des
tempêtes et qui nous dit: "Pourquoi avez-vous peur, gens de peu
de foi?" (Mt 8,26). Notre foi est une force de libération qui
nous délivre des traumatismes de la peur qui tiennent à nos
difficultés. Nos Eglises sont des Eglises pascales et la tension
est une dimension de l’existence qui comporte mort et résurrection.
C’est pourquoi nous lançons un appel à tous les fidèles
de nos pays, les invitant à la réflexion et à
l’action, quelles que soient les difficultés. Enracinés dans
leur Christ, leurs Eglises et leurs sociétés, et marchant
dans la foi et la joie, qu’ils se rappellent toujours "que les souffrances
du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire
qui doit se révéler en nous" (Rm 8,18).
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II. PRESENCE DE FOI
ET DE PRIERE
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17.
Après avoir passé en revue avec vous les conditions mondiales,
régionales et ecclésiales dans lesquelles nous vivons, nous
voulons maintenant au milieu de tout cela essayer de définir quelques-unes
des caractéristiques de notre vocation et de notre mission à
la lumière de notre foi. Nous avons choisi la "présence"
comme une donnée de foi qui accompagne notre réflexion,
en unifie les domaines et en définit l’orientation globale. La présence
signifie que nous sommes, au milieu de la société où
nous vivons, un signe de la présence de Dieu dans notre monde. Cela
nous invite à être "avec", "dans", "pour" et non pas
"contre", "en dehors" ou encore "en marge" de la société
où nous vivons. C’est une requête essentielle de notre
foi, de notre vocation et de notre mission. La présence se situe
entre deux écueils opposés; "La marginalisation"
et "la dissolution". L’une et l’autre représentent
un mal mortel. La marginalisation annule notre mission et la dissolution
en fait autant pour notre identité, alors que la présence
authentique garantit l’une et l’autre, mission et identité. C’est
la présence en effet qui approfondit notre fidélité
à Dieu, à nous-mêmes et à la société
que Dieu a voulue comme espace de notre cheminement terrestre.
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18.
Notre présence chrétienne ne peut et ne veut pas être
une présence pour nous-mêmes. Car le Christ n’a pas fondé
son Eglise pour qu’elle soit au service d’elle-même, mais pour qu’elle
soit confessante et porteuse d’une mission, la mission même de son
fondateur et Maître.
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La
mise en échec du témoignage et de la mission dans notre vie
chrétienne et dans notre cheminement ecclésial reviendrait
à un renoncement à nous-mêmes et à la mission
pour laquelle notre Sauveur nous a appelés. L’Eglise sera la véritable
Eglise du Christ dans la mesure où elle est un signe de l’amour
salvifique du Père pour les hommes, par la grâce du Christ
et la force de l’Esprit-Saint. Le Christ a défini le sens de notre
présence en disant: "Vous serez mes témoins" (Ac 1,8).
Et les Apôtres ont répondu à cet appel: "et
nous en sommes témoins" (Ac 2,32).
-
Sa
Sainteté le Pape Jean-Paul II a exprimé ce mode de la vie
chrétienne et ecclésiale en disant: "Première
forme de la mission, le témoignage de la vie chrétienne est
aussi irremplaçable. Le Christ dont nous continuons la mission est
le "témoin" par excellence (cf. Ap. 1,5: 3,14) et
le modèle du témoignage chrétien... Les chrétiens
et les communautés chrétiennes sont profondément intégrés
à la vie de leurs peuples et ils sont des signes évangéliques
par la fidélité à leur patrie, à leur peuple,
à leur culture nationale, tout en gardant la liberté que
le Christ leur a acquise" (Encyclique "La Mission du Christ
Rédempteur", 42,43).
-
Le
témoignage rendu aux béatitudes évangéliques
reste le chemin premier de l’Evangile vers le cœur des hommes et leur conscience.
Si dans le passé les communautés chrétiennes d’Orient
se sont repliées sur elles-mêmes, à cause de conditions
historiques contraignantes, au point qu’elles aient perdu le sens de la
mission et du témoignage et se soient contentées de s’efforcer
à survivre, elles sont appelées aujourd’hui à se libérer
des séquelles du passé pour incarner le sens de la mission
dans leur vie, s’ouvrir au monde qui les environne et témoigner
pour ce précieux trésor enseveli qui réjouit leur
cœur, comme il réjouit le cœur de tout homme (cf. Mt. 13,41-46).
-
19.
Nous trouvons dans l’enseignement de Notre Seigneur et Sauveur de quoi
nous appeler à un tel mode de présence quand il nous appelle
à être lumière:
-
"Vous
êtes la lumière du monde: une ville ne peut se cacher, qui
est sise au sommet d’une montagne et l’on n’allume pas une lampe pour la
mettre sous le boisseau, mais sur le lampadaire, où elle brille
pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit-elle
briller devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient
votre Père qui est dans les cieux"(Mt. 5,14-16).
-
"Vous
êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir,
avec quoi le salera-t- on? Il n’est plus bon à rien qu’à
être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens".
(Mt. 5,13).
-
"Le
royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris
et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait
levé" (Mt 13,33).
-
Si
la lumière est mise à l’écart de la maison, elle perd
le sens de son existence. Si le sel est mis à l’écart des
aliments, il est inutile. Si le levain est sorti de la pâte, il se
durcit et se corrompt. Quand nous ne sommes plus lumière, sel et
levain, nous devenons une entité inerte et figée et ainsi,
nous ne sommes plus qu’un poids pour nous-mêmes et pour notre société.
-
20.
Les paroles évangéliques que nous avons rappelé portent
une heureuse et grande annonce pour les chrétiens en Orient. Si
nous les lisons à la lumière de notre condition minoritaire
dans nos sociétés, elles sont capables de transformer cette
condition. Le donné sociologique qui pèse sur notre psychologie,
notre regard sur l’autre et le regard de l’autre sur nous, se transforme
en facteur de témoignage et de mission, vécu dans la joie
et la foi. La lumière peut être faible dans la maison, mais
elle éclaire toute la maison. Le sel est un élément
minime dans les aliments, mais c’est lui qui leur donne la saveur. Le levain
est infime dans la pâte, mais c’est lui qui la fait lever et la prépare
à devenir pain, Nous vous rappelons ce que nous avons dit dans notre
premier message: "L’Eglise ne se mesure pas statistiquement par des
chiffres, mais par la conscience vive que ses fils ont de leur vocation
et de leur mission". Il est temps que nous transformions ce donné
quantitatif en facteur qualitatif. C’est l’énergie spirituelle qui
doit remplacer le volume numérique. C’est ainsi que nous devons
nous libérer de tout ce que la condition historique de minoritaires
a engendré.
-
"Ne
crains pas, petit troupeau" (Lc 12,13). Les premiers chrétiens
qui ont pris naissance dans nos pays représentaient une humble minorité,
mais ils étaient caractérisés par la vitalité
de l’homme nouveau, son enthousiasme et sa joie. Tout le monde les regardait
avec admiration et étonnement: "Ils trouvaient grâce auprès
de tout le peuple" (Ac 2,47).
-
L’image
que les gens ont de nous est commandée, d’une manière ou
d’une autre, par la qualité et l’intensité de notre présence
et non pas par le plus ou moins grand nombre de nos communautés.
Une foi personnelle
-
21.
Notre présence chrétienne dépend profondément
de la qualité de notre foi, de sa profondeur, de son intensité.
La foi est un don de Dieu qui nous a été accordé en
Jésus-Christ. Le Seigneur a confié ce précieux dépôt
aux Apôtres, lesquels l’ont transmis à leur tour à
leurs successeurs. Les générations chrétiennes se
sont transmis ce dépôt "sans tâche et sans reproche"
(1 Tim 6,13). Ils l’ont fait nonobstant les risques, les changements et
les difficultés historiques. Nous ne pouvons que remercier Dieu
pour le courage, la persévérance, la patience et la sagesse
que nos Eglises chrétiennes d’Orient ont manifestées et qui
leur ont permis de sauvegarder le dépôt qui nous est parvenu
vivant. Il ne fait pas de doute que les défis actuels et les transformations
profondes qui ont cours autour de nous, nous appellent à renouveler
notre fidélité à notre foi. Ce que nous avons reçu
de nos pères doit se transformer en acquiescement conscient, libre,
responsable et agissant. Nous remarquons que la foi affronte aujourd’hui
de véritables défis, à partir des changements importants
dans les structures sociales traditionnelles. Ces structures ne contribuent
plus, comme dans le passé, à préserver et renforcer
notre foi. La foi qui compte seulement sur l’héritage, sans se transformer
en conviction personnelle profonde, ne suffit plus pour affronter les défis
de l’heure. En revanche, c’est la foi personnelle qui fait irruption
dans l’Eglise et qui en fait une communauté vivante.
-
22.
Le passage de la foi d’un simple donné d’héritage à
un acquiescement personnel dépend, d’une certaine façon,
de l’approfondissement de la foi par sa formation. L’ignorance ou
la superficie en matière de foi peuvent mener à sa
perte. C’est le fait, en particulier, des transformations profondes des
modes de vie dans la société d’aujourd’hui. Même dans
notre Orient, nous enregistrons des changements radicaux dans le climat
traditionnel qui a contribué dans le passé à sauvegarder
la foi et à la renforcer. Pour le croyant, ignorer la foi c’est
s’ignorer lui-même. Quand le croyant s’ignore lui-même, il
perd son identité, sa vocation et sa mission. De la même manière,
la communauté des fidèles perd son authenticité et
se transforme en corps social qui a perdu l’interaction vivante avec ses
racines divines. A cet égard, nous ne pouvons que louer les initiatives
qui visent à répandre la culture religieuse, la conscience
d’Eglise et l’expérience spirituelle auprès des adultes dans
le cadre des institutions et des centres spécialisés. Nous
lançons un appel pour que ces efforts soient poursuivis et intensifiés
et pour que les moyens humains et matériels leurs soient fournis.
Cela contribuera à former une nouvelle génération
de fidèles qui saisissent le sens de leur appartenance à
leur Christ, à leur Eglise et à leur société.
C’est ainsi aussi que la vision de foi couvrira tous les domaines de l’existence
publique et personnelle et qu’ils en seront enrichis et vivifiés.
-
23.
L’éducation religieuse reste le lieu fondamental où le
croyant prend conscience de son identité chrétienne, de son
appartenance ecclésiale et de sa mission dans la société,
à partir des germes de la foi que Dieu a semé en lui par
la grâce du baptême. Il n’est pas exagéré de
dire que le visage authentique du croyant et la vitalité des communautés
de fidèles est tributaire, d’une manière ou d’une autre,
de la qualité de l’éducation religieuse reçue dans
l’Eglise. Cette éducation est, pour le croyant, un droit et un devoir.
Il revient à l’Eglise d’aménager pour elle les conditions
favorables, les instruments efficaces et la continuité. C’est ainsi
qu’elle pourra recouvrer son importance et son rôle dans la vie de
l’Eglise dans nos pays. Que ce soit à la maison, à l’école
ou à la paroisse, c’est dans cette triade éducationnelle
que le croyant trouve sa croissance et sa maturité dans tous les
domaines de la vie chrétienne. Il importe que la formation religieuse
reste un domaine essentiel dans les tâches de nos Eglises et de nos
institutions. C’est à cette condition que la foi deviendra "vivante,
explicite et active" (Décret sur le Ministère pastoral
des évêques n.14) dans la vie des croyants et de la communauté
chrétienne. Il nous tient ici à cœur d’adresser un témoignage
d’estime et d’affection à tous ceux qui consacrent leur vie à
une tâche aussi noble, prêtres, religieux, religieuses et laïcs.
Nos Eglises ont en grande estime vos efforts et elles vous invitent à
satisfaire en permanence les exigences de cette haute mission, en poursuivant
votre préparation au niveau dogmatique, pédagogique et spirituel.
Présence
et prière
-
24.
L’homme d’Orient est un homme de prière. Il se tient devant
son Seigneur tout au long des beaux et des mauvais jours, dans un dialogue
continu qui glorifie Dieu, purifie le cœur et renouvelle l’existence. Il
ne fait pas de doute que la vie spirituelle, liturgique et eucharistique,
représente l’une des constantes les plus manifestes dans l’histoire
de notre cher Orient. L’Orient est selon une expression du Pape Pie XI
parlant de l’Islam: "L’Orient qui prie". On sait que la prière
liturgique a toujours été dans nos Eglises le cadre vivant
où les générations se sont transmises le dépôt
de la foi. C’est là que nos Eglises ont formé et développé
la foi dans le cœur des fidèles. D’autre part, la prière,
selon ses diverses formes, est l’aspect éminent de la présence
chrétienne. Si elle est associée à l’engagement social
pour le nourrir, elle donne la véritable image du croyant Celui-ci
trouve sa charge spirituelle en se tenant devant son Seigneur et cette
charge se transforme en énergie pour l’action et l’engagement dans
les divers domaines de l’existence.
-
Notre
terre est la terre du dialogue historique entre Dieu et l’humanité.
Ce dialogue se poursuit et se renouvelle à travers toute communauté
croyante en dialogue avec son Seigneur. C’est dans la source limpide de
ce dialogue qu’elle trouve sa force et son identité spirituelle.
Nous ne pouvons pas ici ne pas observer qu’une vague de prière s’étend
partout dans l’Eglise. Cette résurgence trouve dans notre antique
patrimoine spirituel des racines profondes. Nous sommes appelés
à les rendre plus vivantes et plus actives. Le phénomène
auquel nous faisons allusion a vu naître dans nos Eglises de nombreux
groupes de prière. Nous voulons les encourager et les engager à
se nourrir de notre héritage spirituel propre et à participer
activement à la vie de l’Eglise et à son renouveau spirituel.
-
L’aspect
qui correspond à la constante de la prière dans notre patrimoine
oriental est la présence anachorétique qui s’exprime dans
les diverses formes de la vie monastique et de l’ascèse que pratique
le commun des fidèles. Ce type de vie chrétienne a d’ailleurs
trouvé son essor et son développement en Orient. Il ne cesse
de rendre un témoignage éminent pour la vitalité de
la foi chrétienne dans nos pays et dans le monde. Dans l’histoire
arabe, les monastères ont constitué une référence
spécifique pour reconnaître le christianisme, comme nous en
trouvons le témoignage dans la littérature arabe ancienne.
A l’heure présente, les épreuves qui s’abattent de tous côtés
sur nos peuples nous rappellent que la vie est un combat spirituel qui
élève l’âme et la purifie en lui donnant le courage
de faire face aux difficultés. L’ascèse rend le croyant apte
à jeter sur la création et l’histoire un regard pur de toute
passion. Elle contribue à rendre sa présence positive et
agissante dans le monde d’aujourd’hui. Cela nous appelle à encourager
la vie anachorétique dans nos Eglises, pour qu’elle soit aux avant-postes
de la présence chrétienne et du témoignage évangélique
dans nos pays. Cela nous appelle également à adopter les
valeurs évangéliques fondamentales que la vie anachorétique
représente et à vivre en conformité avec ces valeurs,
pour qu’elles soient un appui dans notre cheminement chrétien et
fassent de notre présence un signe vivant du Royaume.
-
-
-
UNE
PRESENCE INCARNEE
Le Christ
incarné
-
L’Incarnation
est le cœur de notre foi chrétienne: "Il est descendu du ciel; par
l’Esprit-Saint, il a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme"
(Symbole de la foi). Jean l’Evangéliste exprime ce fait divin en
disant: "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était
avec Dieu, et Verbe était Dieu… et le Verbe s’est fait chair et
il a habité parmi nous" (Jean 1: 1,14). L’Epître aux Hébreux
y fait écho en disant: "Puis donc que les enfants avaient en commun
le sang et la chair, lui aussi y participe pareillement… En conséquence,
il a dû devenir en tout semblable à ses frères" (Héb.
2: 14-17). La nature humaine que notre Dieu et Seigneur a prise dans l’Incarnation
n’est pas une nature imaginaire. C’est une nature véritable avec
toute sa densité et ses composantes (à l’exception du péché),
avec tout ce qu’elle recouvre comme caractéristiques individuelles,
sociales et culturelles. En conséquence, le mystère de l’Incarnation
reste le fondement et le modèle proposé à la communauté
chrétienne dans son cheminement terrestre. Cela ne peut que marquer
l’activité pastorale à tous les niveaux et dans tous les
domaines.
-
L’Eglise incarnée
-
27.
L’incarnation de l’Eglise est un aspect du mystère du Christ incarné.
L’Eglise est une réalité divine et humaine qui se vit dans
le temps et le lieu avec tout ce que cela entraîne comme conditionnement
historique, social et culturel. L’Eglise s’encracine dans cette réalité
humaine tangible à laquelle elle doit les traits de son visage propre
et de son caractère particulier. C’est ce qui se répercute
sur la manière dont elle vit sa vocation et sa mission hic et nunc.
La méditation de cette incarnation est assurée par les Eglises
particulières, car l’"Eglise ‘toto orbe diffusa’ deviendrait une
abstraction si elle ne prenait pas corps et vie précisément
à travers les Eglises particulières" (Paul VI, Exhortation
aposotolique Evangelii Nuntiandi, n.62).
-
C’est
dans ces Eglises particulières qu’"est vraiment présente
et agissante, l’Eglise du Christ une, sainte, catholique et apostolique"
(Décret sur le Ministère pastoral des Evêques, n.11).
L’Eglise est présence, et cette présence s’accomplit
par le moyen des Eglises particulières, quand elles s’incarnent
dans l’univers de l’homme réel, un homme "parlant telle langue,
tributaire d’un héritage culturel, d’une vision du monde, d’un passé
historique, d’un substrat humain déterminé" (Ibid. n.62).
"L’évangélisation perd beaucoup de sa force et de son efficacité
si elle ne prend pas en considération le peuple concret auquel elle
s’adresse. n’utilise pas sa langue, ses signes et symboles, ne répond
pas aux questions qu’il pose, ne le rejoint pas dans sa vie concrète"
(Ibid. n.63). C’est à la condition, bien entendu, que cela ne
mène pas à vider l’annonce de son contenu ou à l’altérer.
Ce type d’incarnation fait partie des injonctions d’universalité
de l’Eglise. Il ne peut porter ses fruits en vérité que si
les Eglises particulières restent dans une communion de foi profonde
et vivante avec l’Eglise universelle (cf. Ibid. n.64).
-
L’héritage
de l’Orient
-
28.
Il importe ici d’observer que nos Eglises d’Orient ont manifesté
à travers l’histoire une capacité éminente à
ce type d’adaptation. Il a donné naissance à des civilisations
et à des héritages nombreux et divers qui ont nourri le patrimoine
commun de l’Eglise et la culture humaine. C’est cet héritage que
le IIème Concile œcuménique du Vatican a mentionné,
en exaltant sa richesse et en déclarant que c’était une richesse
pour toute l’Eglise (Cf. Décret sur les Eglises orientales,
n. 1,5 etc...). Cette variété culturelle demeure vivante
à travers les Eglises orientales. Elles s’en éclairent et
en communiquent l’éclat. Elles y trouvent un stimulant pour faire
face au défi actuel des cultures et des civilisations. Nous ne pouvons,
dans ce domaine, qu’encourager les initiatives qui ont entrepris de revivifier
cet héritage, de le traduire, de l’étudier, de l’épurer
et de le verser dans l’usage commun, de manière à alimenter
la mémoire chrétienne de nos pays et à affronter les
défis du présent et les appels de l’avenir. Puisse donc notre
héritage commun pouvoir être mis plus largement à la
disposition des fidèles dans nos diverses Eglises, de manière
à en être fiers et à nous en illuminer. C’est en tout
cas l’une des sources vitales de notre foi et de notre vie chrétiennes.
-
29.
L’interaction des Eglises avec les civilisations ne s’est jamais arrêtée.
Elle a conservé une vitalité renouvelée à travers
les générations et les étapes historiques qui se sont
succédé dans notre région. Il faut mentionner ici
la vitalité culturelle qui a caractérisé nos Eglises
après la conquête arabe. Les diverses Eglises orientales ne
sont pas restées spectatrices ou prisonnières d’un passé
révolu. Elles se sont efforcées de s’exprimer conformément
aux nouvelles conditions culturelles. La langue arabe est entrée
progressivement dans les divers domaines de la vie liturgique, intellectuelle
et quotidienne. C’est ainsi que nos Eglises ont réussi à
passer ce seuil historique, avec succès malgré toutes les
difficultés. Elles ont acquis leurs lettres de créance et
sont devenues un partenaire inséparable du cheminement de la civilisation
dans cette partie du monde. Le propos courant qui voudrait que la "la
langue arabe ait refusé de se christianiser et le christianisme
de s’arabiser" est, à l’évidence, une contre-vérité
historique.
-
30.
Les chrétiens d’Orient ne se sont pas contentés d’utiliser
la langue arabe comme un instrument d’expression pour leurs rites, leur
culture propre et leurs relations quotidiennes. Ils ont dépassé
ce stade pour s’occuper du devenir d’ensemble de la culture et de la civilisation.
Les chrétiens ne sont pas restés spectateurs devant la mise
à jour progressive de la civilisation arabe. Ils y ont coopéré
activement par la traduction et la création d’œuvres originales.
Ils ont créé ainsi une forme éminente de collaboration
entre musulmans, juifs et chrétiens, collaboration que nous considérons
avec une légitime fierté comme exemplaire, et forme privilégiée
de la convivialité. C’est cette collaboration qui a fait éclore
une culture arabe authentique et qui a permis à cette culture, des
siècles durant, de nourrir la culture universelle par sa dynamique
et sa richesse. C’est ainsi qu’est né un héritage culturel
commun que ces trois partenaires ont contribué à cristalliser.
C’est ainsi que l’entraide et la cohésion sur le plan de la civilisation
entre christianisme, islam et judaïsme, sont devenues une réalité
inscrite dans la fidélité de chaque partie à sa foi
et à ses croyances. Le phénomène ne s’est pas limité
à la période créatrice de la civilisation arabe. Il
a couvert aussi bien les périodes historiques qui ont suivi. A l’époque,
en tout cas, de la renaissance moderne, les chrétiens ont été,
avec leurs frères musulmans et juifs, les pionniers d’une résurgence
culturelle et politique du monde arabe à laquelle nous ne cessons
de puiser jusqu’à ce jour. Tel est le dialogue créateur de
civilisation que nous appelons chrétiens, musulmans et juifs de
nos pays, à poursuivre activement dans les nouvelles conditions
historiques qui s’ouvrent sur l’avenir.
-
-
L’héritage
chrétien arabe
-
31.
Nous voulons ici aussi faire état de l’héritage énorme
et singulier qui a pris l’arabe comme langue d’expression, et qui est connu
aujourd’hui comme "héritage chrétien arabe". Il s’étend
en particulier entre le VIIIème et le XIVème siècle,
dans les diverses Eglises chrétiennes d’Orient. Jusqu’à une
date récente, cet héritage était resté enfoui
dans les bibliothèques, sous forme de manuscrits qui émerveillaient
les chercheurs par leur nombre, la variété de leurs sujets,
la richesse et l’originalité de leur contenu. Aujourd’hui, il nous
revient de mentionner avec éloge tous les efforts qui sont déployés
depuis des années pour éditer cet héritage. Nous voulons
encourager cette ligne de recherche et lui procurer les conditions adéquates,
pour qu’elle persévère et se développe de manière
à être un stimulant d’une pensée chrétienne
arabe dans le monde contemporain. Nous faisons appel à nos universités,
instituts et centres de recherche scientifique, pour qu’ils accordent à
ce sujet le plus grand intérêt, et mettent à son service
les ressources humaines et matérielles nécessaires.
-
32.
Le retour à un tel patrimoine représente un stimulant pour
faire face aux besoins actuels et urgents de nos Eglises dans le domaine
de la culture et de la pensée. Nous voulons souligner, en premier
lieu, l’importance du livre chrétien et d’une production intellectuelle
originale. Notre antique héritage oriental est authentique, mais
il a besoin de renouvellement et de création pour répondre
à de nouvelles exigences dans nos conditions actuelles. Le mouvement
de traduction, de recherches, d’édition et de diffusion nous paraît,
malgré des activités croissantes au cours des dernières
décennies, limité en comparaison des besoins. Ceci nous appelle
à multiplier les efforts et à prendre les initiatives pratiques
pour enrichir la bibliothèque chrétienne arabe. Il faut lui
donner les moyens d’épauler notre cheminement chrétien et
de lui fournir un contenu culturel indispensable. Ceci fait ressortir la
nécessité de maisons d’édition et de distribution
spécialisées qui se concertent pour faire ressurgir un mouvement
de pensée chrétienne dans nos pays. Ajouter à cela
la nécessité de s’occuper des moyens modernes de communications
sociales, de manière à établir un instrument adéquat
pour l’information et la culture, qui soit en même temps un instrument
valable de présence et de témoignage chrétiens.
-
33.
Ce dialogue culturel qui caractérise notre expérience chrétienne
en Orient ne doit pas être séparé de l’authenticité
et de la singularité. L’interaction au plan de la civilisation exige
l’authenticité et l’appelle. C’est sur cette base que notre milieu
social nous enrichit et que nous l’enrichissons à notre tour. L’incarnation
se passe entre deux entités spécifiques qui œuvrent ensemble
à créer une forme commune de culture qui rende gloire à
Dieu et qui honore l’homme en le servant. L’identification passagère
à l’autre et la coloration momentanée qui donne l’illusion
d’assimilation à lui, laisse tomber en fait l’une des parties et
annule l’authenticité de sa participation, tout comme la dissolution
dans l’autre ne mène qu’à un faux dialogue. Cela n’est utile
à personne et ne mène à rien. Notre responsabilité
est double à l’égard de notre foi et à l’égard
de notre patrimoine. C’est dans la fidélité à l’un
et à l’autre que nous sommes capables de contribuer vraiment au
cheminement commun de nos sociétés au plan de la civilisation.
L’action culturelle représente d’ailleurs un domaine vital dans
l’évolution de nos sociétés. II nous faut suivre cette
évolution en fonction de notre patrimoine, d’un côté,
en fonction de la culture mondiale, de l’autre. C’est ainsi que nous pourrons
contribuer à la culture arabe authentique et renouvelée,
qui convienne à notre patrimoine national et réponde aux
exigences contemporaines avec pondération, objectivité et
esprit critique. C’est ce qui guide notre foi, loin des perversions idéologiques
étrangères qui nous détachent de nous-mêmes
et de notre milieu. Ceci aussi nous épargne de nous laisser faire
par les slogans.
-
-
-
IV.
PRESENCE ET SERVICE
Le Christ serviteur
-
34.
Lorsque le Christ a défini les divers aspects de son action salvifique,
il a insisté sur le service comme caractéristique distinctive
de sa mission. Il est le Roi qui est venu "non pour être servi,
mais pour servir" (Mc. 10,45). Le Christ, Maître Seigneur est
celui "qui se leva de table, déposa ses vêtements et prenant
un linge s’en ceignit. Puis il mit de l’eau dans un bassin et commença
à laver les pieds de ses disciples" (Jn 13,4-5). Son service
s’est manifesté en particulier au bénéfice des exclus
et des marginaux: malades, handicapés physiques, pauvres, pécheurs,
femmes, enfants et tous ceux auxquels la société n’accorde
guère d’importance. Le Christ a fait cause commune avec tous ceux-là
et les a sortis de leur isolement. Il a pansé leurs plaies spirituelles,
morales et corporelles, et il leur a rendu leur dignité humaine.
Il a outrepassé les barrages sociaux et les coutumes qui prévalaient
en son temps, et jusqu’aux injonctions de la loi. Car, disait-il, "c’est
le Sabbat qui a été fait pour l’homme et non pas l’homme
pour le Sabbat" (cf. Mc 2.27). Dans son enseignement, le Christ a élevé
le rang du service, et lui a conféré un honneur singulier,
faisant du plus grand un serviteur (Mc. 10,43). De ce fait, le service
n’est plus l’affaire des esclaves, mais des hommes libres qui mettent leur
liberté à la disposition des besogneux et des laissés
pour compte. Ce service royal du Christ a trouvé sa manifestation
la plus haute sur la croix. C’est alors qu’il ne s’est pas contenté
d’offrir ce qu’il avait, mais ce qu’il était et qu’il a donné
sa vie pour ceux qu’il aimait. Il était venu pour servir et donner
sa vie en rançon pour une multitude (Mc 10,45).
-
L’Eglise servante
-
35.
Le Christ ne s’est pas contenté de se dire serviteur, mais il a
appelé ses disciples à suivre ses traces et à être
un signe de sa présence au milieu des hommes en servant autrui:
"Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le
suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître,
vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est
un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi,
comme moi j’ai fait pour vous"(Jn 13, 13-15).
-
L’Eglise
a toujours reconnu dans l’exemple du Christ et son enseignement un appel
insistant pour qu’elle se mette au service de tout homme quel qu’il soit,
plus spécialement l’homme qui souffre des divers modes de la misère
humaine, et de tout l’homme, corps et âme. Le Concile Vatican II
a résumé cette orientation ecclésiale en disant:
-
"Voilà
pourquoi en proclamant la très noble vocation de l’homme et en affirmant
qu’un germe divin est déposé en lui ce saint Synode
offre au genre humain la collaboration sincère de l’Eglise pour
l’instauration d’une fraternité universelle qui réponde à
cette vocation. Aucune ambition terrestre ne pousse l’Eglise; elle ne vise
qu’un seul but: continuer sous l’impulsion de l’Esprit consolateur l’œuvre
même du Christ venu dans le monde pour rendre témoignage à
la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir,
non pour être servi." (Constitution pastorale sur l’Eglise
dans le monde de ce temps).
-
Aussi,
tout au long de son histoire, l’Eglise a-t-elle réalisé cette
orientation dans des institutions et des initiatives variées qu’on
appelle les œuvres de miséricorde, corporelles et spirituelles.
-
Le service de
l’homme
-
36.
La mission spirituelle de l’Eglise ne se sépare pas de sa mission
sociale, car l’amour de Dieu qui a été répandu dans
nos cœurs, s’adresse à l’homme en même temps qu’à Dieu:
"Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de
toute ta force et de tout ton esprit, "aime ton prochain comme toi-même"
(Lc 10,27). Le cheminement de l’Eglise vers les biens du Royaume céleste
ne la distrait pas des affaires temporelles et terrestres Au contraire,
cela accroît son engagement à l’égard de tout ce qui
est humain. C'est elle "le bon samaritain" qui s'arrête pour
panser les plaies de l’homme: "Il le vit, il eut pitié de lui,
il s’approcha de lui et pansa ses plaies"(Lc 10,39). Dieu s’est rendu
solidaire de l’homme en tout, hormis le péché. Il a pris
un corps comme le nôtre pour nous libérer du péché
et de tout ceux qui défigure en nous son image, comme c’est le cas
des maux spirituels, moraux et corporels. L’Eglise demeure un signe vivant,
tangible, visible, qui témoigne à travers l’histoire pour
cette solidarité divine. C’est pour cela qu’elle se tient à
côté de l’homme de manière à alléger
ses souffrances sous toutes ses formes et à épauler son développement
dans tous ses aspects.
-
37.
Si nous regardons nos Eglises, nous constatons que le service social et
humanitaire représente l’un des aspects les plus en vue de sa mission.
Ce service prend en charge les divers besoins de l’homme qui souffre: matériels,
culturels, sociaux et de développement. Nous n’en faisons pas état
pour nous en vanter, mais pour renouveler notre solidarité avec
toute espèce de souffrances et de besoins, et notre engagement à
faire tout ce qui est en notre pouvoir pour contribuer à alléger
l’acuité de la souffrance humaine sous toutes ses formes. D’ailleurs,
nos Eglises sont soucieuses de déceler les aspects négatifs
de cette action pour la purifier et rendre son service toujours plus conforme
à l’esprit du Christ et de son Evangile. Au surplus, nous appelons
l’ensemble des fidèles, et plus particulièrement les services
sociaux, à prêter attention aux appels de la société,
pour découvrir ses nouveaux besoins et ouvrir de nouveaux espaces
pour leur action. C’est ainsi que cette action accompagnera le cheminement
social et reconnaîtra ses épreuves, ses besoins et ses aspirations.
Ce faisant, elle n’a d’autre but que d’édifier l’homme, un
homme conscient de son être et de sa dignité à
partir de cette vérité fondamentale qui veut que tout homme
créé à l’image de Dieu tire sa dignité de cette
divine ressemblance.
-
En
se dépensant au service de tout homme dans le besoin, nos Eglises
ne recherchent aucun intérêt, et n’ont en tout cas aucune
intention cachée. Elles sont au service de tout homme qui souffre,
du seul fait qu’il est homme et qu’ainsi, il est une présence du
Christ crucifié et souffrant tout au long de l’histoire humaine.
-
38.
Ainsi, nous renouvelons l’appel lancé aux fidèles et aux
institutions sociales dans l’Eglise pour qu’ils renouvellent leur vision
de la société et ses services, pour que la diversité
de leurs services soit commandée par la charité authentique
qui les inspire et vivifie. Le temps est venu pour une concertation permanente
entre tous ceux, individus et organismes, qui œuvrent dans ce domaine,
et pour une réévaluation périodique de leur action
de manière à aller de l’avant et à satisfaire les
nouveaux besoins. Nous les invitons, du même coup, à collaborer
avec tous ceux qui œuvrent dans ce domaine. Le service social et humanitaire
est un lieu privilégié pour le dialogue et l’entraide entre
les chrétiens selon leurs diverses dénominations et tous
les membres de la société. Il appartient ici à l’homme
souffrant de nous rassembler dans l’unité. Tout cela exige la création
de centres spécialisés, susceptibles de jouer leur rôle
avec compétence et efficacité. Aussi prenons-nous soin d’adresser
un message d’encouragement et d’affection à tous ceux qui se dépensent
avec beaucoup de générosité dans les divers domaines
du service social, notamment ceux qui comportent difficultés et
sacrifices.
-
-
V.
PRESENCE OECUMENIQUE
"Nous serons
chrétiens ensemble ou nous ne serons
pas"
-
39.
Cette déclaration parue dans notre premier message, nous voulons
la rappeler ici dans son contexte. Elle était adressée à
tous nos frères chrétiens.
-
"Nos
Eglises d’Orient se distinguent par leur antiquité, leurs patrimoines,
la variété de leurs expressions liturgiques, l’authenticité
de leurs spiritualités, la largeur de leurs horizons théologiques
et la force de leur témoignage multiséculaire qui a atteint
parfois l'héroïsme du martyre. Tout cela représente
un acquis vivant que nous portons dans nos cœurs, un stimulant puissant
pour notre espérance et une source de confiance et de persévérance
à laquelle nous puisons quand nous prospectons les voies de l’avenir.
La diversité est une caractéristique essentielle de l’Eglise
universelle comme de l’Orient chrétien. Cette diversité a
toujours été une source de richesse pour toute l’Eglise,
quand nous l’avons vécue dans l’unité de la foi et dans la
charité. Malheureusement, cette diversité s’est transformée
en division et séparation à cause des péchés
des hommes et de leur éloignement de l’esprit du Christ. Néanmoins,
ce qui nous unit est encore plus important et plus fort que ce qui nous
sépare. Il ne nous empêche pas de nous rencontrer et de nous
entraider. Nonobstant ses divisions, la chrétienté d’Orient
représente à la base une unité dans la foi que rien
ne peut morceler. Nous sommes chrétiens ensemble pour les bons et
les mauvais jours. La vocation est une, le témoignage est un et
le destin aussi. Nous sommes donc requis à travailler ensemble par
les divers moyens disponibles et à raffermir à la base les
fidèles qui nous sont confiés, dans un esprit de fraternité
et d’amour. Nous avons à le faire dans les multiples domaines où
nous sommes poussés par le bien commun des chrétiens, comme
par les aspirations de tous les croyants de nos diverses Eglises, lesquels
attachent de grands espoirs à notre rapprochement et à notre
entraide. En Orient, nous serons chrétiens ensemble ou nous ne serons
pas. Les relations interecclésiales n’ont certes pas toujours été
au beau fixe dans notre région, II y a à cela des causes
nombreuses, intérieures et extérieures. Mais le temps est
venu de purifier notre mémoire des séquelles négatives
du passé, si douloureuses soient-elles, et de regarder ensemble
vers l’avenir, dans l’esprit du Christ et à la lumière de
son Evangile et de l’enseignement des Apôtres.
-
"Qu’ils soient
un"
-
40.
Compte tenu de cet engagement que nous avons pris l’été dernier,
nous encourageons cette orientation œcuménique qui, dans la vérité
et l’amour, dans la sagesse et l’humilité, cherche à rendre
l’unité de la foi et de la communion eucharistique à tous
ceux qui croient au Christ. La robe du Christ redeviendra ainsi sans couture.
Beaucoup de divisions dans l’Eglise ont, pour diverses raisons, pris naissance
en Orient. Ces divisions ont souvent été accompagnés
de haines et de rancœurs tout à fait opposées à l’Esprit
du Christ. De ce fait, nous croyons que l’appel du Christ à l’unité:
"Qu’ils soient un comme nous sommes un… afin que le monde croie que tu
m’as envoyé" (Jn, 17,11-22), cet appel s’adresse en premier lieu
à nos consciences en Orient, il nous adjure d’agir avec force, de
refuser la logique de la division et de prendre la voie de la rencontre
et de l’unité. "Quand le Seigneur le voudra", elle se fera dans
le respect du patrimoine et des particularités légitimes
dans chaque tradition ecclésiale. Dans notre Orient, l’unité
chrétienne ne représente pas un luxe ou un simple discours
académique. C’est une blessure dont les fidèles souffrent
quotidiennement. Ils espèrent que les efforts vont s’intensifier
pour panser cette plaie qui nous paralyse et limite notre témoignage
chrétien.
-
41.
Nous observons avec joie et jubilation la croissance des mouvements et
des institutions œcuméniques dans le monde chrétien, avec
les initiatives de dialogue multilatéral que cela suscite en Orient
et en Occident. Nous les accompagnons par notre prière, notre sollicitude
et nos encouragements, pour qu’elles produisent les fruits souhaités,
si du moins elles sont fondées sur des principes stables et clairs.
Pour ce qui est de l’Orient, il ne fait pas de doute que "le Conseil des
Eglises du Moyen-Orient", auquel les Eglises catholiques d’Orient ont adhéré
en 1990, représente l’avant-garde des institutions œcuméniques
dans notre région. Il est appelé à prendre une importance
croissante au service des chrétiens et de l’homme dans nos sociétés.
Comme cela apparaît clairement dans sa Charte de fondation, ce Conseil
vise à épurer la présence chrétienne, à
susciter un renouveau spirituel, à agir en vue de l’unité
chrétienne, à manifester le témoignage communautaire,
à développer l’entraide dans le domaine du service social,
à prendre en charge les questions de justice et de paix. Nous renouvelons
notre engagement dans ce Conseil, comme nous l’avons fait dans notre message
précédent. Nous entendons qu’il soit un lieu "de rencontre
et de recherche de dénominateurs communs, qu’il serve une présence
et un témoignage communautaires dans notre cher Orient", étant
entendu que présence et témoignage ne cherchent pas notre
intérêt, mais la gloire de Dieu et le service de l’homme dans
notre société. Notre unité veut être un signe
vivant de rencontre fraternelle entre tous les enfants de Dieu dans cette
région du monde. En conséquence, nous déploierons
tous nos efforts, pour appuyer les initiatives que ce Conseil est amené
à prendre dans toutes ses sections, de manière à ce
que notre entraide devienne l’un des aspects de notre vie ecclésiale
et de notre activité pastorale. C’est dans le même contexte
et le même esprit que se situe le "Conseil des Patriarches Catholiques
d’Orient". Cet organisme a été créé en août
1991, pour être un affluent de la communion fraternelle entre chrétiens
d’Orient. Il est destiné à confirmer et à approfondir
la communication et l’unité entre toutes les Eglises de la région,
comme c’est le cas des autres Conseils et organismes, locaux ou régionaux,
catholiques, non catholiques ou œcuméniques, et en collaboration
avec eux.
-
42.
Les institutions ne suffisent pas. Elles ont besoin d’un véritable
esprit œcuménique. L’action œcuménique est une spiritualité
évangélique, avant d’être une action qui se déploie
sur le terrain. Nous rappelons les caractéristiques de cette spiritualité
telles qu’elles ont été définies par le décret
du Concile Vatican II sur le mouvement œcuménique. Cette spiritualité
est basée sur le renouveau intérieur de nos Eglises, qui
représente une garantie et un signe de succès pour le mouvement
œcuménique. Elle est basée sur la conversion du cœur, le
mouvement vers l’unité progressant dans la mesure où nous
vivons une vie plus transparente selon l’Evangile, que nous sommes unis
en profondeur au Père, au Verbe et à l’Esprit. Elle consiste
à rechercher une connaissance fraternelle mutuelle à l’abri
des catégorisations rapides et des idées préconçues
(cf . Décret sur l’œcuménisme, n.6,7,9).
-
Ces
orientations spirituelles sont à même de purifier les cœurs
et de nous rendre capables de rencontrer nos frères, non à
partir de nos craintes et de nos soupçons, mais de l’Esprit du Christ
qui nous libère de tout ce qui nous empêche de reconnaître
l’autre comme un frère dans la foi.
-
43.
Il ne fait pas de doute que nombre de difficultés, d’écueils
et de problèmes entravent notre cheminement œcuménique et
la relation entre les Eglises. Il est possible que ce soit des obstacles
réels, comme il est possible qu’ils soient issus de soupçons,
de craintes, de malentendus, ou d’interprétations négatives
que des siècles de divisions interecclésiales nous ont légués.
Ces difficultés se manifestent dans le domaine pastoral et dans
d’autres domaines de la vie quotidienne. Ce genre de difficultés
nous appelle, à une explication fraternelle et vraie, dans l’Esprit
du Christ et de l’Evangile. Un tel climat évangélique est
propre à créer un environnement et un terrain susceptibles
d’écarter les difficultés qui nous entravent. Comme il serait
souhaitable que dans chaque diocèse, on organise un conseil où
ces difficultés pourraient être examinées, à
chaque fois qu’elles se font jour et où l’on puisse échanger
et collaborer dans tous les domaines où il en va de l’intérêt
des fidèles et du témoignage commun.
-
Appel fervent
et fraternel
-
44.
Les conditions que vivent les chrétiens en Orient avec les défis
qu’elles représentent ne sont pas faciles, à l’heure actuelle.
Il est certain que nous ne pouvons pas y faire face seuls. Nous devons
nous accorder avec toutes les initiatives que prennent les autres Eglises
chrétiennes, en particulier les Eglises Orthodoxes sœurs pour lesquelles
nous éprouvons amour, estime et respect. Les difficultés
du passé avec ce qu’elles ont légué comme amertume
dans les cœurs, ne doivent pas représenter un obstacle devant l’échange
fraternel qui vise le bien des chrétiens et de leurs concitoyens
dans nos pays. Nous lançons un appel fervent et fraternel à
toutes les Eglises chrétiennes pour qu’elles se rencontrent et se
retrouvent. Puissions-nous ne reculer devant aucun effort sincère
de collaboration véritable dans tous les domaines qui touchent la
vie des croyants. C’est ainsi que nous réussirons l’unité
de l’amour en attendant le grand jour où Dieu nous fera le don de
l’unité dans la foi que le Christ a voulue pour son Eglise.
-
-
VI.
PRESENCE ET DIALOGUE
-
45.
L’Orient est la terre du dialogue entre Dieu et l’homme, tout au long de
l’Economie du Salut. Ce dialogue atteint son point culminant dans le Christ,
Dieu et Homme. C’est en lui que l’humanité s’élève
jusqu’à son Créateur et que Dieu se rend proche de ses fils,
les hommes. Le dialogue permanent qu’il engage avec eux est un écho
du dialogue éternel des trois personnes divines au sein de la Trinité
Sainte. Au surplus, Dieu est entré en dialogue avec l’homme en Jésus-Christ
pour que les hommes puissent dialoguer entre eux. "Ceux qui hier étaient
loin sont devenus proches grâce au sang du Christ, car c’est lui
qui est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un, détruisant
la barrière qui les séparait" (Eph 2:13,14). En conséquence
il n’y a plus "ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni
homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus"
(Gal 3,28) .
-
46.
Au Concile Vatican II, l’Eglise s’est définie comme Eglise du
dialogue, à partir de son identité, de sa vocation et
de sa mission. Cela s’est caractérisé dans la période
post conciliaire dans une série d’ouvertures sur le monde de ce
temps et dans toutes les directions. On a créé les organismes
nécessaires pour inscrire cette orientation dans les faits. De leur
côté, nos pays ont toujours été un lieu d’éclosion
ou de passage des civilisations, avec tout ce que cela représente
comme rapprochement et antagonismes, complémentarité et conflits,
contacts et affrontements. Dans tous les cas, cela a engendré des
modes de civilisation qui accueillent le pluralisme et l’intègrent.
C’est ainsi qu’aujourd’hui comme dans le passé, nos pays se caractérisent
par le pluralisme dans les domaines religieux, ethnique, culturel et ecclésial,
ce qui fait du dialogue leur vocation fondamentale et leur plus grand défi.
Pour avoir vécu au sein de cette diversité culturelle et
humaine, nos Eglises estiment qu’il s’agit là d’un des signes des
temps. Il leur importe de le déchiffrer à la lumière
de la foi et de la mission. C’est ainsi que l’Eglise reconnaît l’appel
au dialogue comme sa vocation première. C’est ainsi qu’elle est
appelée aussi à être un signe vivant de l’unité
de la famille humaine dans un monde déchiré. Dans le temps
que nous vivons, les religions soient conviées à jouer un
rôle positif dans la solution des problèmes de l’homme, au
lieu d’être un terrain de dispute et de massacres entre les fils
de la même famille humaine et de la même patrie.
-
47.
Le dialogue est d’abord une attitude spirituelle. L’homme se
tient en dialogue avec son Dieu, ce qui élève son âme
et purifie son cœur et sa conscience, de manière à ce que
cela se reflète dans son dialogue avec lui-même et avec les
autres, individus et communautés. Le dialogue est une spiritualité
qui nous transplante de l’exclusion à l’assimilation, du refus à
l’accueil, du classement par catégories à la compréhension,
de la défiguration d’autrui au respect, de la condamnation à
la miséricorde, de l’inimitié à la concorde, de la
concurrence à la complémentarité, de l’antipathie
à la rencontre et de l’hostilité à la fraternité.
Dialoguer avec autrui consiste à le connaître et à
le reconnaître, comme il entend l’être. Cela consiste à
le reconnaître dans la plénitude de sa personnalité
et à l’accueillir comme un achèvement de nous-mêmes
plutôt que comme adversaire, concurrent ou ennemi. Cela ne peut se
faire qu’à l’abri des idées préconçues, des
intérêts et des égoïsmes de toutes sortes. Dans
un tel climat, le dialogue devient une richesse partagée, sans que
l’un des partis ait à renoncer à son identité ou à
son patrimoine. Il ne fait pas de doute que le fanatisme sous toutes ses
diverses formes, au nom de Dieu, de la religion, de la nation, de la confession,
de la terre, de l’ethnie et de la langue, comme au nom de l’appartenance
culturelle ou sociale, est l’ennemi numéro un du dialogue.
-
Il
y a une grande distance entre le croyant et le fanatique. Le croyant est
au service de Dieu, le fanatique rend un culte à lui-même,
en s’imaginant qu’il rend un culte à Dieu. Le croyant écoute
la parole de Dieu, le fanatique l’altère. Le croyant s’élève
au niveau de Dieu et de son amour, le fanatique abaisse Dieu à son
propre niveau. Le croyant craint Dieu, le fanatique menace les autres au
nom de Dieu. Le croyant honore Dieu, le fanatique porte atteinte à
sa grandeur. Le croyant fait la volonté de Dieu, le fanatique met
sa volonté à la place de la volonté divine. Le croyant
est une grâce pour l’humanité, le fanatique est une plaie
pour elle. Le fanatisme est un mode de rejet simultané de Dieu et
de l’homme. Dans le fanatique, l’énergie de la foi et de l’amour
se transforme en énergie de l’hostilité et de la rancœur.
Il croit rendre un culte à Dieu, quand il agresse celui qui est
différent de lui par la religion, l’ethnie, la langue, la couleur
ou le patrimoine. Dans le croyant, toutes ces énergies servent au
contraire la rencontre, la collaboration et l’édification.
-
Dialogue avec
nos frères musulmans
-
48.
Notre dialogue est d’abord un dialogue avec nos frères musulmans.
Notre vie en commun au cours de longs siècles représente
une expérience fondamentale et sans retour. Elle fait partie de
la volonté de Dieu sur nous et sur eux. Au moment où Christianisme
et Islam recherchent ensemble, dans le monde d’aujourd’hui, une forme de
communication, de dialogue et de rencontre, il convient de faire appel
à l’expérience de nos Eglises dans ce domaine. Ces Eglises
veulent être en effet un pont entre Orient et Occident, Christianisme
et Islam, du fait de notre proximité dans la foi avec l’Occident
chrétien et du fait de notre proximité dans la culture avec
l’Orient musulman. Cette proximité culturelle a déjà
été identifiée dans notre premier message avec les
engagements mutuels qu’elle entraîne:
-
"Notre
convivialité au long des siècles représente malgré
toutes les difficultés, le terrain solide sur lequel il nous revient
d’établir notre action commune, présente et future, au service
d’une société égalitaire et harmonieuse, où
nul ne se sent, quel qu’il soit, étranger ou rejeté".
-
Nous
puisons à un héritage unique de civilisation. Chacun de nous
a contribué à le former selon son génie propre. Notre
parenté de civilisation est notre patrimoine historique. Nous tenons
à le sauvegarder, à le faire évoluer, à le
réenraciner et à le réactiver, de manière à
ce qu’il soit le fondement de notre convivialité et de notre entraide
fraternelle. Les Chrétiens d’Orient sont une partie inséparable
de l’identité culturelle des musulmans. De même, les Musulmans
en Orient sont une partie inséparable de l’identité culturelle
des chrétiens. De ce fait, nous sommes responsables les uns des
autres devant Dieu et devant l’histoire.
-
Il
nous incombe de rechercher constamment la forme, non seulement de la coexistence,
mais de la relation créatrice et fructueuse qui garantisse la stabilité
et la tranquillité à tout croyant en Dieu dans nos pays,
à l’abri des mécanismes de la haine, du fanatisme, de la
discrimination et du refus de l’autre. Nous sommes convaincus que nos valeurs
spirituelles et religieuses authentiques sont susceptibles de nous aider
à dépasser les problèmes qui encombrent la voie de
notre convivialité. C’est ce qui nous oblige à nous regarder
les uns les autres dans un esprit d’ouverture réciproque et la volonté
de nous connaître mutuellement. Car l’homme est ennemi de ce qu’il
ignore.
-
Le
monde d’aujourd’hui est déchiré par les fléaux des
dissensions, du fanatisme et de la discrimination sous ses diverses formes.
Nous avons l’ambition d’établir des bases de convivialité
qui soient exemplaires pour notre monde, au lieu de défigurer le
dessein de Dieu sur nous et de donner une image contraire à l’aspiration
de l’homme d'aujourd'hui vers la paix, la concorde et l’entraide, au niveau
d’une citoyenneté saine et sincère.
-
Dieu
a voulu dans son insondable sagesse, que nous soyons ensemble dans cette
région du monde. Nous accueillons cette volonté avec une
large ouverture d’esprit et nous espérons que cette volonté
agrandira l’espace de nos cœurs, de manière à ce qu’il y
ait de la place pour tous, quelle que soit la diversité de leurs
appartenances".
-
On
sait que le dialogue islamo-chrétien s’est incarné dans nos
pays et à travers l’histoire à des niveaux très divers.
Le plus important est sans doute le dialogue quotidien, aussi éloigné
que possible du formalisme. Ce dialogue se passe au sein de la vie courante.
La sagesse des deux parties a contribué à l’inscrire dans
une convivialité où prévaut la communication et l’entraide.
Ce dialogue s’est manifesté également dans des joutes académiques
dont certaines expressions littéraires ont encore cours aujourd’hui.
Bien que de telles joutes se soient parfois caractérisées
par une polémique stérile, nous nous rendons compte aujourd’hui
que nombre d’entre elles était animé par le désir
de connaître et s’est déroulé dans un climat de liberté,
d’ouverture réciproque, d’objectivité et de concorde.
-
49.
Dans les épreuves qui assaillent le monde arabe d’aujourd’hui, il
se trouve que l’un des grands problèmes auxquels il fait face est
sa relation avec les diverses catégories nationales, selon la variété
de leurs croyances. C’est le cas principalement des Chrétiens qui
ont partagé avec les Musulmans "le pain et le sel" durant de longs
siècles. C’est ce qui représente pour tous une responsabilité
commune. L’Islam porte une grande responsabilité en ce domaine.
Il est appelé à tranquilliser les chrétiens qui vivent
avec lui, au sein d’une même patrie. En Orient, le Musulman ne peut
entreprendre quelque projet structurel que ce soit, au plan social ou politique,
sans prendre en considération la communauté chrétienne,
de telle manière à lui inspirer confiance. Non seulement
ses droits religieux doivent être respectés, mais il faut
qu’elle ait le sentiment de représenter une partie inséparable
de la vie de la société, sa participation à la communauté
nationale comportant la plénitude des droits et des devoirs du commun
des citoyens. De leur côté, les Chrétiens portent une
responsabilité analogue. Ils sont appelés à se libérer
des complexes sociaux et psychologiques légués par l’histoire.
Ils doivent trouver dans leur foi de quoi s’affranchir de tout ce qui les
empêche de s’accepter et de rencontrer l’autre. Leur présence
devient alors un engagement positif, sincère et résolu. Ainsi
les chrétiens aideront leur société à porter
sur eux un regard positif, Musulmans et Chrétiens ne limitent pas
la liberté les uns des autres. Ils sont appelés ensemble
à un niveau plus profond de liberté. La rencontre avec l’autre
se fait dans la transparence de l’Esprit et à l’abri des classifications
rapides. Cela doit également les rendre capables de poursuivre leur
expérience historique riche et fertile, malgré les difficultés
qu’elle comporte. Nous sommes appelés ensemble à changer
le processus négatif qui a pu commander nos relations réciproques
et le transformer en processus d’acceptation de la vie en commun dans la
diversité. Il ne suffit pas d’être les uns à côté
des autres, mais les uns avec les autres pour le bien de l’homme dans nos
pays. Notre expérience se caractérise par une dynamique permanente,
capable d’assimiler les phénomènes nouveaux et de regarder
vers l’avenir. Il est très souhaitable en conséquence, qu’il
y ait des institutions de dialogue où nous puissions nous rencontrer
périodiquement pour faire, progresser ensemble les modes de communication,
d’échange et d’entraide, au bénéfice de tous.
Nos frères juifs
sont partenaires dans ce dialogue
-
50.
Le dialogue est indivisible. Le dialogue avec Dieu signifie le dialogue
avec tout homme et tout groupe humain, quels que soient les difficultés
et les écueils. Il ne fait pas de doute que les adeptes du judaïsme
font partie de ce dialogue. Les circonstances politiques contemporaines
qui ont perturbé notre région, ont mis beaucoup de Juifs
en état de conflit et de lutte avec les Arabes, chrétiens
et musulmans. C’est ce qui rend le dialogue avec eux difficile et ardu.
Cependant l’expérience historique que nous avons vécue avec
l’Islam dans le cadre de la civilisation arabe et où les Juifs étaient
partie prenante, représente le modèle que nous devrions suivre
pour tracer les chemins de l’avenir. Nous voulons rappeler ici ce que nous
avons dit à ce sujet dans notre premier message:
-
"Nous
nous adressons à vous, frères juifs, malgré le conflit
qui a ensanglanté nos peuples dès le début de ce siècle.
Le conflit israélo-palestinien et israélo-arabe a fait beaucoup
de victimes innocentes dans chacun des camps. Il en a surtout résulté
une injustice criante à l’endroit des peuples palestinien et libanais.
Comme les Livres Saints que nous avons en commun, nous sommes unis par
la civilisation arabe à laquelle vous avez participé comme
nous. C’est pourquoi, quand nous envisageons l’avenir de notre cher Orient,
nous estimons qu’il vous appartient, comme à toute âme à
l’intention droite, d’assumer la responsabilité du retour de la
paix, de la justice et de la stabilité dans nos sociétés
et sur la terre qui abrite nos institutions. Le premier pas sur le chemin
de la justice et de la paix consiste à établir une confiance
mutuelle sur la base de la libération de soi du complexe de la peur.
Cela équivaut à se libérer de la vision de l’inimitié
comme une constante de la relation avec les peuples de la région
et de la subordination de la sécurité et de la paix à
la logique de la force et de la violence. C’est la justice qui est l’unique
voie vers la sécurité et la paix. De même, reconnaître
Dieu sur le visage d’autrui est le moyen de la reconnaissance mutuelle
des peuples et de leurs droits. Sur cette base, nous vous invitons à
vous ouvrir à l’Orient, en changeant la vision que vous en avez.
Cela devrait vous permettre de le comprendre et d’y trouver votre place
sur des bases nouvelles".
-
Maintenant
que des pourparlers de paix ont été engagés, nous
appelons nos frères juifs à un dialogue direct avec le peuple
palestinien, dans un accueil réciproque de l’humanité de
l’autre dans toutes ses dimensions. Loin de vouloir le minimiser ou l’écarter,
cette approche pourrait servir d’introduction au dialogue avec le monde
arabe, en vue de rechercher ensemble, une paix véritable, garantissant
à toutes les parties leurs droits légitimes fondamentaux,
et à la région, sa stabilité et son développement.
Ce dialogue ne peut partir que de la légalité internationale
exprimée dans les décisions du Conseil de Sécurité
relatives au conflit israélo-arabe. Pour ce qui concerne le Liban,
l’exécution de la résolution 425 qui exige l’évacuation
de son territoire sans délai ni condition par les forces d’occupation
israéliennes, ne peut que préluder au traitement de l’ensemble
du problème et le faciliter dans un esprit de bonne foi et de justice.
Dans le tournant historique qui met le destin de notre région à
la question, nous estimons que l’acceptation mutuelle, courageuse et généreuse,
est le moyen le plus sûr et le plus salutaire pour le bien de la
région, le bien-être de ses peuples et sa prospérité
future.
-
Dialogue avec
tout homme de bonne volonté
-
51.
Nous ne voulons exclure personne du dialogue ici préconisé.
Il y a dans nos pays beaucoup d’hommes et de femmes qui œuvrent avec une
bonne volonté et une intention droite, pour faire progresser la
société vers plus d’humanité, de justice et de bien,
dans les divers domaines culturels, politiques et sociaux. Nous tendons
la main à toute volonté qui se fait jour ainsi, dans ces
divers domaines, quelles que soient les différences qui nous distinguent.
Nous préconisons une collaboration humaine sincère qui rejette
la fausseté et la tromperie. Notre foi chrétienne nous porte
à reconnaître en tout homme, non un ennemi, mais un frère,
avec qui cheminer dans un tel dialogue et le partage des expériences
en vue du bien commun. En conséquence, nos communautés chrétiennes
aspirent à être instrument de communication, de rapprochement
et de réconciliation entre tous, en un temps où l’ensemble
de l’humanité aspire à un mode positif de convivialité.
-
-
VII.
PRESENCE ET DROITS DE L’HOMME
Primauté
de l’homme
-
52.
L’homme a une primauté absolue parmi les créatures de Dieu.
Dieu en a fait son image et sa ressemblance et n’a pas hésité
à mourir pour lui sur la croix, afin de le mener à la libération
et à la résurrection.
-
Le
Christ étant l’homme nouveau: "le mystère de l’homme ne s’éclaire
vraiment que dans le mystère du Verbe Incarné... Il est l’homme
parfait, qui a restauré dans la descendance d’Adam, la ressemblance
divine altérée dès le premier péché.
Parce qu’en lui la nature humaine a été assumée, non
absorbée, par le fait même cette nature a été
élevée en nous aussi à une dignité sans égal.
Car par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même
à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a
pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté
d’homme, il a aimé avec un cœur d’homme" (Constitution pastorale
sur l’Eglise dans le monde de ce temps n.22).
-
Le
Christ est notre chemin vers l’homme, comme le Pape Jean-Paul II l’enseigne
dans son encyclique Redemptor Hominis.
-
"L’homme
dans la pleine vérité de son existence, de son être
personnel et en même temps de son être communautaire et social...
cet homme est la première route que l’Eglise doit parcourir en accomplissant
sa mission: il est la première route et la route fondamentale de
l’Eglise, route tracée par le Christ lui-même, route qui,
de façon immuable, passe par le mystère de l’Incarnation
et de la Rédemption" (n.14) .
-
Il
ne fait pas de doute que l’homme occupe la place d’honneur dans la civilisation
de ce temps, avec tout ce que cette réalité contemporaine
représente de paradoxe, puisque la dignité de l’homme y est
méprisée tous les jours et de multiples façons. Cependant,
l’Eglise voit dans cette promotion de l’homme un signe des temps par lequel
Dieu l’invite à s’engager au service de l’homme et de ses causes
dans leur diversité.
-
53.
Dans notre région, l’homme est un être qui souffre. Dans notre
histoire contemporaine, les épreuves l’ont assailli de tout côté,
au point qu’il vit toujours à l’enseigne de la souffrance et suit
un interminable chemin de croix. Il souffre dans son être intérieur
à cause des entraves psychologiques et sociales pour lesquelles
il ne trouve pas d’issue. Il souffre dans les conditions de sa vie matérielle,
où sa lutte pour une amélioration se passe dans des limites
très étroites. Il souffre dans ses aspirations humaines,
politiques et culturelles, en voyant les autres lui refuser son droit au
progrès. Ils cherchent à le réduire et à le
domestiquer, alors qu’il souhaite avoir une place à la table des
peuples et contribuer au processus du changement et du progrès.
Il souffre à cause de ses chaînes internes, à cause
de ce qui lui est imposé par l’intervention d’autrui dans ses propres
affaires, par la vision que les autres ont de lui, par les instruments
de répression auxquels il est livré tous les jours de la
part des siens et des autres. Il jette un regard sur son passé glorieux,
son présent difficile et son avenir confus et il souffre. Mais au
milieu de tout cela, il aspire à la libération qui lui permettra
d'accomplir son humanité et de la rendre capable de jouer son rôle
dans le monde contemporain. C’est pour cela que nous le voyons rechercher
avec inquiétude son être et son authenticité, sa personnalité
et sa mission. Dans des accès de colère et d’angoisse, nous
le voyons parfois s’exprimer par la violence, l’extrémisme, l’hostilité
ou le fanatisme. Toutes ces manifestations négatives ne font sans
doute qu’exprimer sa peur intérieure, son inquiétude et son
instabilité.
-
54.
Tel est l’homme avec lequel nous déclarons que nous sommes solidaires,
parce qu’il fait partie de notre humanité, des profondeurs de notre
civilisation et de l’environnement de notre vocation et de notre mission.
Les conditions historiques que la région a vécues et qui
ont affecté l’existence des chrétiens de nos pays, depuis
plus d’un siècle, ont pu donner l’impression que les chrétiens
regardaient du côté de l’étranger, en lui demandant
de garantir leur existence et de les protéger. Il faut ajouter à
cela la volonté étrangère de dominer l’Orient, ce
qui a pu faire croire qu’un pari chrétien sur cette volonté
était un chemin facile pour atteindre ce but. C’est ce qui a donné
une opinion communément répandue, selon laquelle les chrétiens
en Orient représentent une catégorie étrangère
à la région, nonobstant ce qui a été accompli
par des personnalités chrétiennes singulières, qui
se sont placées, avec courage, au premier rang du combat pour la
libération et l’indépendance nationales, ainsi que pour le
progrès culturel.
-
Quoi
qu’il en soit de cette opinion, nos Eglises refusent toute espèce
de condition étrangère, culturelle ou politique. Elles témoignent
avec force de leur solidarité et de leur engagement avec les sociétés
dans lesquelles elles sont pleinement insérées, à
partir de leur foi, de leur identité et de leur mission, dans cette
phase décisive de l’histoire de la région. Les espoirs de
l’homme de chez nous et ses angoisses sont nos espoirs et nos joies, nos
tristesses et nos angoisses. C’est pour cela que nous exprimons notre solidarité
vraie et profonde avec lui (cf. Const. pastorale sur l’Eglise dans le monde
de ce temps, n.1).
-
Un combat pour
l’homme
-
55.
La solidarité de nos Eglises avec l’homme de la région dans
ses souffrances et ses aspirations, veut être une solidarité
humble. C’est dans les Béatitudes évangéliques qu’elle
puise son esprit, son modèle et son contenu. Nos Eglises réalisent
pleinement que l’homme chrétien de nos pays partage avec ses concitoyens
le meilleur et le pire. Il vit les mêmes souffrances, il endure les
mêmes limites et les mêmes blessures et ce sont les mêmes
aspirations et les mêmes espoirs qui l’habitent. Notre solidarité
avec l’homme oriental veut être une solidarité prophétique.
Elle dépasse le souci de défendre nos droits comme minorités
confessionnelles. Avec tout ce que cette défense a pourtant d’importance
et de légitimité, nous voulons en venir au point de défendre
les droits de l’homme, la libération des peuples et leur droit à
la dignité. Nous voulons contribuer aux projets de développement
et ainsi consolider la dignité de l’homme face à toutes les
forces internes et externes qui le répriment, l’humilient et l’empêchent
de réaliser ses aspirations humaines légitimes. Libérer
l’homme, le faire progresser d’une manière qui corresponde à
la dignité que Dieu lui a conférée, et lutter contre
l’oppression d’où qu’elle vienne et quel qu’en soit l’auteur,
tout cela fait partie du mystère du Christ et de l’Eglise. Nous
prenons exemple sur le Christ qui s’est sacrifié pour nous, afin
que nous nous sacrifions pour les autres: "A ceci nous avons connu l’amour:
Celui-là (le Christ), a donné sa vie pour nous et nous devons
nous aussi donner notre vie pour nos frères" (I Jn 3,16). Tout
cela exige de nos communautés chrétiennes une conversion
profonde. Il nous faut passer du seul souci de nos problèmes, de
nos conditions et de notre avenir, au souci de tout ce qui touche l’homme
oriental dans tous les domaines de son existence. Ceci invite les chrétiens
à s’engager là où les décisions sont prises,
comme c’est le cas de l’action politique. Ils doivent y assumer leur responsabilité
au service de tous les membres de la société. C’est pour
cela qu’il est nécessaire de créer les institutions qui incarnent
notre prise en charge de l’homme de notre région, ou de renforcer
et d’activer celles qui existent, comme c’est le cas de Justice et Paix.
Ces institutions devraient être à la disposition des Evêques,
pour les informer de tout ce qui concerne les causes de la justice et de
la paix, le développement, les droits de l’homme et la libération.
Elles doivent former les fidèles en vue de leur participation responsable
à la vie publique. Elles ont à prendre des initiatives au
bénéfice de l’homme dans tous les domaines. Il est vrai que
nos possibilités matérielles sont minimes et que notre influence
morale est limitée. Mais les énergies spirituelles que nous
puisons dans notre foi sont susceptibles d’aiguiser nos déterminations
à nous préoccuper de tout ce qui est "vrai, noble, juste,
pur, aimable et honorable" (Ph 4,8).
-
L’homme
que Dieu a élu et qu’il a appelé dans son amour ne peut pas
ne pas être le chemin de nos Eglises, avec tout ce que cela entraîne
comme difficultés et comme problèmes (cf. Redemptor Hominis,
n.14). Nous ne pouvons pas nous taire quand l’homme est avili, que sa dignité
est piétinée, que ses droits fondamentaux sont violés.
A cet égard, nous voulons attirer l’attention de tous sur la condition
de la femme en Orient et œuvrer à promouvoir sa place dans l’Eglise
et la société, de manière à ce qu’elle occupe
la place que nul autre ne peut occuper en divers domaines, compte tenu
de la richesse de sa nature et de l’authenticité de ses dons. Le
Christ a élevé la condition de la femme et lui a voué
estime et respect dans une société qui ne connaissait pas
son droit à la dignité. Une société qui ne
se préoccupe pas de la condition de la femme comme elle