SITUATION DE L'EGLISE CATHOLIQUE DE SYRIE

Conférence de S.E. Mgr Joseph ARNAOUTY
Exarque Patriarcal Arménien Catholique de Damas

I. Relation des Eglises Catholiques entre elles
Les Eglises Catholiques en Syrie font partie des Eglises Patriarcales Orientales. Leur existence et leur vie sont, du point de vue juridique , reliées aux seuls synodes patriarcaux. Cependant, ces Eglises prirent conscience progressivement de leurs engagements face à la nouvelle situation, et de leurs responsabilités communes dans les différents diocèses. Elles commencèrent à étudier les problèmes généraux et les données nouvelles qui défient l'Eglise , en vue d'arriver à des solutions adéquates dans le même pays et à cordonner leurs activités pastorales pour le bien général.

Alep a pris le devant dans cette initiative. Dès le début de l'indépendance (1946) a été créé le Conseil des Archevêques Catholiques d'Alep qui se réunit chaque semaine pour étudier les affaires des Eglises locales et coordonner les projets communs aux différentes communautés.

Suite au Concile Œcuménique de Vatican II, et selon ses directives, les Patriarches et les évêques créèrent l'Assemblée de la Hiérarchie Catholique en Syrie au niveau national. Cette Assemblée n'a pas de caractère délibératif. Elle est, cependant, un lieu de rencontre et de coordination des directives pastorales apostoliques , conformément au Canon 322 du Code des Canons des Eglises Orientales. Elle a ses propres statuts et se réunit deux fois par an: à la session d'automne (3 jours) et à la session du printemps (1 Jour). Elle réglemente et consolide les relations des Eglises Catholiques entre elles. Huit commissions épiscopales en émanent et s'occupent des affaires pastorales. La dernière en date est la commission Commune de Bienfaisance (Caritas).

L'existence de six Eglises dans une même ville constitue une "difficulté" (Exhortation Apostolique, Une Espérance Nouvelle Pour le Liban, N. 64), qui les porte souvent à se replier sur elles-mêmes (ibid.N.80), ou à vouloir s'imposer. "Cette difficulté peut être une grâce" (ibid. N. 64). C'est pourquoi cette Assemblée tente de s'organiser elle-même d'une manière plus efficace, de réorganiser les commissions épiscopales pour qu'elles deviennent plus opérationnelles (ibid. N.81), d'élaborer une méthodologie de travail "pour renforcer ses structures de coordination" (N. 82) et d'étudier la possibilité de créer un Conseil Pastoral au niveau de la Hiérarchie Catholique, afin "d'associer tous les membres du Peuple de Dieu à la mission de l'Eglise" (N. 81) pour le bien des Eglises en Général, tout en gardant l'appartenance liturgique et juridique de chaque Eglise Patriarcale.

Ces entreprises ne sont pas faciles et demandent beaucoup d'audace, de sagesse et d'esprit d'initiative, car les défis du troisième millénaire sont nombreux et graves. Il est urgent, en effet, de développer et de moderniser cette Assemblée, conformément aux vœux du Souverain Pontife, le Pape Jean-Paul II, à la tradition de l'Eglise du premier millénaire de l'ère chrétienne et aux exigences de l'unité chrétienne à l'époque contemporaine.

II. La Pensée Chrétienne à l'Époque Contemporaine
La Syrie a produit nombre de penseurs et d'écrivains. Le mouvement culturel chrétien a lentement progressé par rapport à son niveau précédent, il y a une vingtaine d'années, comme suit:

1. Publications

a. Bulletins Communautaires
Hebdomadaires, petit format.

Trimestriels (paraissant trois à quatre fois par an à Alep) publiant des articles spirituels, liturgiques, théologiques, historiques, traditionnels, familiaux et sociaux. Mensuels (Revue syrienne orthodoxe 12 fois par an revue grecque orthodoxe 9 fois par an).

Il y a aussi des revues culturelles traitant de sujets généraux qui sont publiées à Alep, comme la revue "Al-Dhad" et la revue "Al-Kalima". De plus, les chrétiens syriens collaborent aux revues paraissant au Liban.

b. Livres Religieux
Certains livres sont publiés chaque année concernant des sujets spirituels, théologiques, œcuméniques, liturgiques, culturels, littéraires et intellectuels, dont certains sont des ouvrages originaux tandis d'autres sont des traductions mais leur nombre ne dépasse celui des doigts de la main. Ils sont tous le fruit des initiatives personnelles et financées individuellement pour faire face aux besoins pastoraux. Les institutions de l'Eglise n'y jouent aucun rôle. Le Conseil des Eglises du Moyen -Orient a établi une bibliographie exhaustive des ouvrages des auteurs chrétiens syriens pendant cette dernière période. Certains auteurs ont une renommée internationale.

Certains auteurs syriens publient aussi leurs ouvrages au Liban par l'entremise de la Maison d'Edition "Al-Machrek" et de l'imprimerie pauliste.

Il faut aussi mentionner la production culturelle et littéraire des milieux chrétiens en Syrie, en plus de la pensée religieuse. Il y a lieu de mentionner les professeurs chrétiens qui enseignent dans les lycées, universités et établissements d'enseignement supérieur et qui participent aux activités de recherche scientifique et littéraire à l'intérieur et à l'extérieur des universités.

2. Les Maisons d'Edition
Il y a une seule maison d'édition chrétienne en Syrie, la maison d'édition "Mardine", qui s'occupe d'ouvrages syriaques et araméens et de sciences historiques et scripturaires et qui publie les ouvrages des Pères de l'Eglise Syriaque. Il y a, aussi, des librairies spécialisées dans les publications religieuses, comme la Librairie Spirituelle à Alep, la Librairie Patriarcale à Damas et la Maison de la Sainte Bible à Damas et à Alep. Il est à noter que les publications de la Maison d'Edition "Al-Machrek" et de la maison d'édition pauliste approvisionnent ces librairies.

3. Les Expositions
Des expositions paroissiales de livres religieux sont organisées dans diverses églises de Damas, d'Alep et d'autres régions et villes à l'occasion des fêtes religieuses, surtout au cours des stages sur la Sainte Bible. Ces expositions sont fournies en livres par les maisons d'édition et librairies sus-mentionnées.

4. Les Conférences Religieuses et Théologiques
Ces conférences sont données dans le cadre de l'éducation religieuse au centre de Formation à Damas, à l'Association du Catéchisme Chrétien à Alep et au Comité d'Education Religieuse à Homs. Des conférences religieuses sont aussi organisées dans beaucoup de paroisses, à Damas par exemple.

Il convient de mentionner en particulier les sessions théologiques de trois années organisées par l'Association du Catéchisme Chrétien à Alep.

Conclusion et Propositions
Nous pouvons dire que le mouvement culturel est relativement actif, mais il a besoin:

II. Émigration des Chrétiens Syriens
Le christianisme est né en Orient. Il y a grandi, s'y est organisé, y a établi ses rites et sa législation et s'est développé qualitativement et quantitativement (Eglises, couvents…). Il s'est répandu ensuite, en donnant naissance à beaucoup de peuples chrétiens. Antioche occupa la première place dans le rayonnement chrétien et c'est à Antioche que les croyants furent pour la première fois, appelés chrétiens.

Après la conquête du pays par l'Islam au VII siècle, les chrétiens syriens étaient au nombre de 4 millions, tandis que les musulmans ne dépassaient pas 200.000, et la Syrie donna six papes à la chrétienté entre 678 et 741.

Cependant, les péripéties de l'histoire changèrent, cependant, le visage géographique et démographique de la chrétienté en Syrie. Jusqu'au XI siècle, la majorité de la population de la Syrie, de l'Irak et de l'Egypte était encore chrétienne, puis vinrent les invasions turques (Mamelouks), à la fin du XI siècle, la première et la seconde des Mongols (1400) et celle des Ottomans (1516).

Suite à ces invasions répétées, un grand nombre de chrétiens émigra et beaucoup périrent. De nombreux Eglises et couvents furent détruits et les chrétiens devinrent, à la fin du moyen-âge, une petite minorité.

A l'aurore de la renaissance arabe en Orient, l'idée du nationalisme arabe prit naissance au XIXème siècle et ses meilleurs protagonistes furent des membres de l'élite chrétienne arabe.

L'émigration des chrétiens syriens a deux aspects: interne et externe.

Il y a une émigration interne de la campagne vers les villes, ce qui a créé certains problèmes de logement et de pastorale. Il est cependant à noter que les décisions prises par les gouvernements socialistes en faveur des ouvriers et des paysans ont profité aussi aux classes pauvres chrétiennes et ont surtout amélioré le niveau de vie dans les campagnes. Les villages chrétiens en ont bénéficié tant sur le plan économique que sur le plan culturel.

L'émigration externe est bien réelle et d'un taux élevé, bien qu'elle n'ait pas atteint les niveaux observés au Liban, en Palestine, en Egypte et en Irak. Nous n'avons pas de statistiques exactes et officielles, mais il semble qu'Alep a été affecté plus que les autres régions (il y a plus d'Aleppins chrétiens à l'étranger qu'à Alep). Un grand nombre de familles chrétiennes ont quitté Alep pour le Venezuela, le Liban, le Canada.

Les catholiques sont une minorité parmi les chrétiens syriens qui, à leur tour, constituent une minorité (10%) de la population du pays. Les catholiques ne forment que 3% de la population totale de la Syrie.

En conclusion, il est opportun de nous demander quelles ont été nos fautes dans le passé et quelles sont les mesures à prendre, en collaboration avec les Eglises du Moyen-Orient (le phénomène de l'émigration étant moyen-oriental), pour arrêter cette hémorragie chrétienne, surtout que nous sommes au seuil du troisième millénaire qui constitue un important tournant historique que le Souverain Pontife a voulu comme une période d'examen de conscience personnel et communautaire, un éveil et une source d'espoir pour un avenir meilleur et un printemps ecclésial (Tertio Millennio Adveniente, N.18.33).

1. Particularités des Eglises Catholiques en Syrie
La Syrie constitue un lien important dans l'histoire de l'antiquité. Sur son sol se sont rencontrées les civilisations et se sont succédées les religions. Elle est l'un des premiers berceaux de la civilisation. Voilà en ce qui concerne la Syrie pré-chrétienne.

Avec l'apparition du christianisme, la Syrie s'est enrichie et devint une pépinière de science et de sainteté chrétienne, le berceau des plus anciennes églises et des monastères (avec les ermites et les stylites), une terre remplie de reliques des saints et des martyrs et l'un des pays les plus riches au monde en archéologie chrétienne quant à la quantité et à l'importance.

a. Antioche
Plusieurs églises ont été fondées en Syrie par les apôtres: leur origine et leur racine sont apostoliques. Antioche,"la grande ville de Dieu et la métropole de tout l'Orient", brillait alors de tous ses feux. Les apôtres Pierre et Paul y ont séjourné. Paul partait d'Antioche pour effectuer ses nombreux périples apostoliques et y revenait. Dans cette ville se sont rencontrées en symbiose les communautés chrétiennes et s'est manifesté le génie des peuples. Elle a été caractérisée par l'esprit apostolique et le génie des productions intellectuelles, théologiques et liturgiques. Après Jérusalem, elle est la mère des Eglises Orientales, auxquelles elle a donné naissance dans un creuset qui a respecté harmonieusement leurs différences, et où la chrétienté a brillé d'un vif éclat.
b. Damas
On peut dire que Damas est l'héritière d'Antioche.

C'est dans cette ville que Saint Paul s'est converti au christianisme, a été baptisé, et de persécuteur s'est transformé en apôtre de la nouvelle religion. C'est de cette ville qu'il est parti pour prêcher le christianisme et devenir le pionnier de l'unité de l'Eglise.

Damas est le siège de trois patriarcats antiochiens: le Patriarcat Grec Catholique, le Patriarcat Grec Orthodoxe et le Patriarcat Syrien Orthodoxe. Il n'y a pas de doute que l'institution patriarcale traditionnelle a joué un rôle important et fondamental dans l'organisation et l'épanouissement des Eglises d'Orient. Nous espérons que Damas devienne le pionnier de l'unité chrétienne.

c. Lieux de Pèlerinage, Eglises et Couvents établis en l'honneur de la Vierge Marie en Syrie
La Syrie est célèbre par la dévotion qu'elle porte à la Vierge. Elle a été pionnière dans ce domaine depuis les premiers siècles de l'Ere Chrétienne. Elle est bien connue par les prières liturgiques mariales, les ouvrages dédiés à la Vierge Marie et les lieux de pèlerinage, Eglises et couvents établis en son honneur. De nombreuses églises sont dédiées à la Sainte Vierge dans toutes les régions de la Syrie: à Damas et la région Sud (Bosra, Hauran, Djebel Al-Arab), la région Centrale (Wadi Al-Nassara ou Vallée des Chrétiens), la région côtière et la région du Nord.
d) Présence des prêtres mariés et leur activité paroissiale positive depuis les temps les plus reculés, surtout à la campagne.
e) Marche en avant du mouvement œcuménique qui a fait de grands pas grâce au Concile Vatican II et à la présence des trois sièges patriarcaux antiochiens.
f) Co-existence du Christianisme et de l'Islam
La Chrétienté a co-existé avec l'Islam depuis le 7ème siècle. Il y a échange entre les deux religions surtout dans les domaines officiel, national et social.
g) Les Syriens sont allés fonder des couvents et des congrégations religieuses au Liban qui les a accueillis à cœur ouvert (Basiliens Alépins, Mariamites, Antonins Arméniens du Couvent Al-Krem, du Siège patriarcal et de la Congrégation du couvent de Bzommar, Ephremites Syriaques...), et ce depuis le XVIIIème siècle. Ils coopérèrent avec les congrégations existant au Liban. Jusqu'à ce jour, beaucoup de syriens font partie, au Liban, certaines congrégations masculines et féminines.
2. Appel adressé au Congrès
1. Nous espérons que se réalise ce qu'a demandé le Souverain Pontife dans l'Exhortation Apostolique "U'ne Espérance Nouvelle pour le Liban" (N. 82) concernant l'établissement et le renforcement des liens de fraternité avec les Eglises Orientales, une étroite coopération et l'échange d'expériences entre l'Assemblée des Patriarches et Evêques Catholiques au Liban (APECL) et l'Assemblée de la Hiérarchie Catholique en Syrie et avec le reste de l'Orient, particulièrement avec les Eglises catholiques voisines.

2. Nous souhaitons que les congrégations religieuses occidentales prennent de plus en plus un cachet oriental dans leur spiritualité et leurs rites et coopèrent et coordonnent leurs activités avec les autorités religieuses.

3. Nous avons besoin en Syrie d'un institut théologique supérieur et d'un institut d'étude de la tradition syrienne antiochienne, de véritables monastères où rayonne la vie contemplative, de la réhabilitation et la rénovation des anciens couvents et églises pour qu'ils deviennent des oasis de spiritualité et des phares culturels.

Nous sommes une Eglise Orientale inculturée dans le Monde Arabe, héritière d'une tradition patristique ancienne, porteuse d'un message au sein de l'Eglise Universelle et du Monde entier.

Gardons donc cette tradition civilisatrice orientale et son génie et développons -les pour répondre aux besoins des temps contemporains, au seuil du troisième millénaire.